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Tournemine regarda le géant noir avec une surprise amusée.

— Tu parles donc ma langue ? Je te croyais muet…

— Je ne te connaissais pas quand tu m’as recueilli. C’était un avantage que je voulais garder.

— Comment es-tu venu ?

— Je te le dirai tout à l’heure, si tu le permets. Pour l’instant il faut faire sortir les autres.

— Viens ! dit Celina. Il est temps pour toi de quitter ces lieux maudits. Pourtant, je voudrais de toi une promesse.

— Laquelle ?

— Oublieras-tu ce qui s’est passé ici cette nuit ? Tout ce qui s’est passé ?

— Tu veux savoir si ces malheureux recevront un châtiment ? Je leur ai promis tout à l’heure qu’il n’y en aurait pas. Tu as toi-même fait justice. Il n’y a rien à ajouter.

— Alors, marchons ! Ta maison t’attend. Elle est vide mais intacte et tu y seras mieux que dans la demeure d’un bourreau.

Côte à côte, toujours précédés des deux fillettes porteuses de chandelles, ils marchèrent vers la foule qui, comme tout à l’heure, s’ouvrit devant eux. Pongo et Moïse qui s’étaient donné une sorte d’accolade et les autres suivaient avec les armes et les chevaux que l’on était allé chercher aux écuries…

Suivis par des centaines de paires d’yeux où luisait à présent quelque chose qui ressemblait à l’espoir, Gilles et Celina remontèrent à travers champs vers les bâtiments réduits en braises encore fumantes. Aucun d’eux ne parlait.

Mais soudain une grande lumière s’éleva avec le crépitement du feu. À l’épaulement de la colline, le petit cortège s’arrêta, se retourna : la maison de Legros flambait comme une torche mais derrière cette énorme torche, on pouvait apercevoir, sur l’autre rive du Limbé, le cheminement des multiples petites lumières de ceux qui en avaient assuré la garde et qui, à présent, se retiraient aussi calmement que s’ils avaient assisté à une fête.

— Sais-tu où est Legros ? demanda Gilles à Celina.

Elle secoua sa tête emplumée.

— Non. Chez Olympe, peut-être. Je sais qu’elle a une maison au Cap-Français. J’ai dû me cacher lorsque je me suis enfuie car il est un démon servi par un démon-femelle encore plus fort que lui. Je ne pouvais pas l’atteindre. J’ai préféré l’oublier. Pourquoi ne pas en faire autant ?

— Crois-tu qu’il se laissera oublier ? Non. Son coup a manqué. Cela ne veut pas dire qu’il n’essaiera plus d’attenter à ma vie ou à celle des miens. Je veux le trouver… et dormir en paix.

— J’essaierai de savoir…

Vers l’orient, le ciel commençait à s’éclaircir. La nuit terrible était achevée. Dans quelques instants, les rayons du soleil levant allaient éclairer des ruines et les traces profondes de l’incendie dont les ravages étaient grands. Mais quand, mené par Celina, Gilles atteignit le rideau de cactus et de lataniers qui protégeait la grande maison, la voûte céleste se dora de tous les feux de l’aurore et sa lumière vint caresser les murs de l’habitation, vide encore comme une coquille dont elle avait la teinte nacrée mais qui, dès ce jour, allait renaître à une vie nouvelle.

1. La pièce servait à la fois de salon et de salle à manger. C’est en quelque sorte l’ancêtre du living-room.

2. Le maringouin est un moustique des pays tropicaux.

3. On appelait « marrons » les esclaves en fuite qui avaient pris le maquis et formaient des bandes parfois redoutables.

TROISIÈME PARTIE

LE SABLIER DU TEMPS

CHAPITRE XI

BAL CHEZ LE GOUVERNEUR

L’écho des violons traversa la pelouse pour venir à la rencontre de Gilles et de Judith et avant même qu’ils eussent contourné la délicate architecture de la roseraie, ils purent voir briller les innombrables bougies qui éclairaient les salons de la résidence. Jamais le vieux palais des jésuites remis au goût du jour par un gouverneur un peu trop fastueux n’avait paru plus beau. Sa blancheur éclatait dans la nuit comme la fleur de quelque magnolia géant.

Pourtant, malgré la musique, malgré la douceur embaumée de la nuit (la saison des pluies venait de prendre fin), malgré le chatoiement des robes de bal et l’éclat des bijoux que l’on pouvait apercevoir par les hautes fenêtres largement ouvertes, malgré la grâce légère du menuet, ce tableau enchanteur parut bizarrement à Gilles dépourvu de toute gaieté.

Pour ce bal d’adieu, donné par M. de La Luzerne avant son départ pour la France où il allait reprendre le portefeuille de la Marine auquel venait de renoncer le maréchal de Castries, il y avait là, réunie dans les vastes salons, toute la fleur de Saint-Domingue, une manière de civilisation peut-être si l’on acceptait de ne pas trop approfondir car la plupart de ces gens pratiquaient la manière de vivre la plus arrogante et la plus injuste qui soit. Sous la splendeur de la fleur, Tournemine avait appris à voir, depuis trois mois, le cheminement dramatique des racines, nourries de chair humaine. Et cette fête, tout à coup, lui fit l’effet d’un bal d’ombres car un tel état de choses, à si peu de distance de cette Amérique où venait de naître le beau mot de Liberté, ne pouvait durer éternellement et ces gens, peut-être, dansaient devant leur tombe ouverte.

En approchant des salons illuminés, il put observer les esclaves, vêtus de superbes livrées, perruques blanches en tête, qui évoluaient parmi les invités, portant des plateaux chargés de flûtes de champagne ou de verres de vin de France amenés à grands frais. Et il eut, tout à coup, l’impression étrange qu’eux seuls étaient réels, qu’eux seuls représentaient la réalité de l’avenir.

Mais comme, pour l’heure présente, il faisait encore partie de cette civilisation décadente, il s’efforça de secouer son humeur noire et, intérieurement, s’admonesta. Qu’est-ce qui lui prenait tout à coup et d’où lui venaient ces idées pessimistes ? Tout n’allait-il pas à merveille chez lui où « Haute-Savane », débarrassée de l’horreur, repartait vigoureusement vers une plus grande prospérité ?

Non, tout compte fait, tout n’allait pas à merveille, ne fût-ce qu’au niveau de ses relations avec l’élément féminin de la maison. Et les pensées sombres qui l’envahissaient venaient peut-être de cette espèce de pressentiment qui l’habitait depuis la révolte mais beaucoup plus certainement encore depuis la scène qui l’avait opposé à Judith juste avant de partir pour la résidence mais qui couvait depuis des heures.

Ce matin-là, alors qu’en compagnie de Zébulon, son valet de chambre, il choisissait les vêtements qu’il comptait endosser pour le bal et au cours des deux journées que les Tournemine devaient passer au Cap, il avait retrouvé, au fond de la poche d’un de ses habits, deux petits paquets qu’il y avait oubliés : la croix et le bracelet achetés pour Anna et Madalen le jour de leur arrivée dans l’île. Il avait eu tellement à faire durant les trois mois qui venaient de s’écouler qu’il n’y avait plus songé. Le travail était tel que c’était tout juste si la pensée de son amour pour la jeune fille l’avait occupé un moment ici ou là…

Décidé à ne pas différer plus longtemps la remise de ses présents, il avait remis le tout dans sa poche et s’était lancé à la recherche des deux femmes.

La famille Gauthier vivait dans un petit pavillon situé au bout du parc, près de la lisière des champs de coton, et qui était, naguère encore, le domaine privé de Jacques de Ferronnet. Gilles l’avait fait remettre en état et aménager pour que trois personnes pussent y vivre à l’aise.