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Madalen était devenue pâle jusqu’aux lèvres. Comme s’il la brûlait à présent, elle jeta le bracelet à Gilles et éclata en sanglots. Elle aussi fit repartir son âne à vive allure sans rien vouloir entendre des excuses et des consolations que lui prodiguait Gilles. Il tenta de la poursuivre. Mais, voyant apparaître à travers les arbres Pierre qui revenait en compagnie de Liam Finnegan, il s’arrêta, jugeant avec quelque raison qu’il devait être ridicule à courir ainsi derrière un âne. Puis, par un détour, il regagna lui aussi la maison, décidé à faire sentir à Judith le poids de son indignation pour l’injure qu’elle venait d’infliger à une innocente, mais quand il arriva devant la porte de sa femme, celle-ci refusa de s’ouvrir.

— Madame fait dire à monsieur qu’elle ne veut être dérangée à aucun prix, lui dit Fanchon qui apparut à cet instant à moitié cachée par une brassée de satins et de mousselines. Elle est en retard dans ses préparatifs.

— Alors, dites-lui qu’elle essaie de rattraper ce retard, fit Gilles sèchement. Nous partons dans une heure. Pas une minute de plus car j’ai à faire au Cap chez maître Maublanc.

En effet, depuis la dramatique nuit qu’avait vécue « Haute-Savane », le notaire s’était transformé subitement en un collaborateur aussi obligeant qu’efficace. Quand il avait été certain qu’on n’avait plus guère à craindre un retour de Simon Legros disparu aussi radicalement de la surface de l’île que si la terre s’était ouverte sous ses pas, Maublanc s’était mis au service de Tournemine avec un empressement où semblait entrer une grosse part de soulagement. Il devait y avoir entre ces deux-là un ou plusieurs cadavres et le tabellion n’était pas fâché de voir son complice hors de combat. Le nouveau maître de « Haute-Savane » avait, en effet, dès le lendemain de la rébellion porté une plainte d’incitation à la révolte, de tentative d’assassinat par personne interposée et de grave contravention envers le Code noir. Le gouverneur La Luzerne avait fait placarder dans les villes et les villages un avis de recherche touchant le sieur Legros. Si celui-ci osait reparaître, il avait toutes les chances de finir sur l’échafaud, éventualité qui semblait remplir d’aise son ancien associé. Et Maublanc, depuis, faisait pour son nouveau client de la bonne besogne.

C’était grâce à lui que « Haute-Savane » avait été remeublée. Il avait accompagné Gilles à Port-au-Prince pour l’aider à acquérir les principales pièces d’une grande vente de meubles et d’objets de toute sorte qui avait eu lieu à la suite de la mort d’un des magistrats de la ville, disparu sans laisser d’héritiers. Dans la même succession, Tournemine avait trouvé à acheter une maison, petite mais agréable, située sur le cours Villeverd et qui servait de pied-à-terre au défunt lorsqu’il venait au Cap.

C’était lui, encore, qui avait négocié le rachat, dans les diverses habitations où ils avaient été vendus, des esclaves domestiques de l’ancienne habitation Ferronnet. Ainsi, les jumeaux Zélie et Zébulon, l’imposant Charlot qui avait été quelque peu maître d’hôtel et le couple Justin et Thisbé, cette dernière étant d’ailleurs la fille de Celina, avaient fait retour à la maisonnée.

Justin et Thisbé formaient un couple déjà mûr. La séparation (car l’un avait été vendu à l’indigoterie Hecquet-Leger au Terrier-Rouge et l’autre à la sucrerie Foache à Jean-Rabel, c’est-à-dire aux deux bouts de la grande région cultivée du Nord) leur avait été fort pénible. Gilles de Tournemine, ému par leur joie à se retrouver, les avait affranchis sur l’heure et leur avait confié comme serviteurs libres et dûment appointés sa nouvelle maison du Cap où tous deux faisaient merveille.

C’était dans cette maison que se rendaient, ce jour-là, les Tournemine pour s’y préparer au bal du gouverneur. Mais si Gilles avait espéré pouvoir s’expliquer avec Judith durant le trajet, il dut déchanter ; la jeune femme avait décidé de faire la route à cheval. Il décida donc d’en faire autant, laissant la voiture à Fanchon, à Zébulon et aux bagages.

Courtoisement, lui et Merlin laissèrent la tête du petit cortège à Judith et à sa jument Viviane, une jolie bête qui coquetait quelque peu avec l’étalon du chevalier et tout le voyage se passa à regarder voltiger d’épaisses nattes rousses sur le dos de Judith et la queue blanche de Viviane, sans que les deux époux échangeassent une seule parole. Mme de Tournemine n’avait même pas honoré son mari d’un regard quand, au moment du départ, il lui avait tenu l’étrier pour l’aider à se mettre en selle.

Il en fut de même à l’arrivée. À peine dans le jardin de la maison, Judith se laissa glisser à terre, jeta ses rênes à un négrillon que Thisbé avait adopté et ramassant la longue traîne de son amazone escalada l’escalier du perron et entra dans le vestibule garni de plantes géantes sans rien perdre de son allure de reine offensée. Avec un soupir, Gilles la regarda disparaître dans l’escalier qui menait à sa chambre, Fanchon trottant sur ses talons avec le sac aux parfums et le coffret à bijoux. La soirée promettait d’être agréable si, avant que tous deux ne fassent leur entrée dans les salons du gouverneur, il n’avait pas réussi à crever l’abcès qui enflait dangereusement. Connaissant les réactions souvent violentes de sa femme, il ne tenait nullement à se faire traiter de paysan devant la fine fleur de la société dominicaine. Si orage il devait y avoir, il fallait qu’il éclate avant que l’on ne parte.

Dans cette intention, il hâta sa toilette et, quelques minutes avant l’heure fixée pour le départ, s’en alla frapper à la porte de sa femme.

— Êtes-vous prête, Judith ? J’ai à vous parler.

Personne ne répondit mais comme il crut distinguer, de l’autre côté de la porte, le chuchotement de deux voix il appuya sur la poignée et entra sans autre préavis.

— Je ne vous ai pas autorisé à entrer, cria Judith, dissimulée alors par un grand paravent de soie peinte.

— Tant pis. Vous n’aviez qu’à répondre quand je vous ai posé la question. Fanchon, faites-moi la grâce de sortir. Je viens de dire que j’ai à parler à votre maîtresse.

— Vous ne manquez pas d’audace ! fit Judith avec un mouvement si violent que le paravent s’abattit sur le tapis avec un bruit mat.

À la vue de sa femme, Gilles retint un juron tandis qu’une bouffée de colère difficilement contenue empourprait son visage hâlé : la Judith qui lui faisait face, levant avec arrogance sa tête fine couronnée d’or rouge, était semblable, exactement, à ce qu’elle était lorsqu’il l’avait retrouvée rue de Clichy, attirant les hommes dans sa maison de jeu par l’éclat et la perfection de sa beauté. La robe qu’elle portait, toute de dentelles noires, était l’exacte reproduction de celle que Gilles lui avait vue au cours de cette soirée où il avait bien cru devenir fou. Comme ce soir-là, l’énorme jupe arrêtée juste à ras du sol faisait valoir l’extrême finesse de sa taille, et ses épaules, sa gorge éblouissantes surgissaient au-dessus de cette mousse noire et mate comme de blanches orchidées au-dessus de la terre sombre.

— Vous ne manquez pas d’audace vous non plus, gronda-t-il. Je croyais vous avoir emmenée de Paris sans autre vêtement qu’un grand manteau ? Apparemment, vous aviez aussi emporté votre défroque de femme entretenue !

Il éprouva le cruel et amer plaisir de la voir pâlir mais sur son long cou mince la tête de Judith demeura toujours aussi fièrement levée, son regard noir toujours aussi impérieux.

— Il est toujours facile, pour une bonne couturière, de recopier une toilette dès l’instant qu’on peut la décrire assez soigneusement et j’avais, à New York, une excellente couturière, dit-elle avec une tranquillité inattendue. J’avoue que j’aimais cette robe et que je ne pensais pas qu’un homme tel que vous pût porter une attention quelconque à des chiffons. Il n’y avait alors, dans ma pensée, aucune intention blessante envers vous mais j’avoue que, ce soir, il en va tout autrement. Dès l’instant où mon époux réserve ses faveurs à une servante, il est grand temps pour moi de faire choix d’un amant et de le faire au grand jour.