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— M. de Vergennes est mort, coupa doucement de Barbé-Marbois, et il semblerait que le nouveau ministre des Affaires extérieures ne soit guère favorable à des changements, quels qu’ils soient. D’autant que l’île n’est pas de son département mais de celui de la Marine. Le maréchal de Castries était lui aussi un homme ouvert aux idées… intelligentes. Malheureusement, il a démissionné et vous n’ignorez pas que M. de La Luzerne est, pour sa part, solidement accroché à l’Exclusif. En fait, c’est lui qui m’a prié de faire quelque peu la chasse aux contrebandiers, afin sans doute de faire meilleure figure en arrivant à Versailles. Ce n’est pas facile de succéder au maréchal !…

— Si je comprends bien, intervint Gilles qui avait écouté attentivement la conversation des deux hommes, l’île n’a guère de chance en ce moment. La mort de Vergennes, le départ de M. de Castries ! Au fait, pourquoi quitte-t-il son poste ?

— Il ne peut guère faire autrement. La guerre entre lui et le ministre des Finances Calonne est devenue inexpiable. Ce dernier accuse presque ouvertement le maréchal du déficit financier de la France, ce qui est faux. Depuis des années, le maréchal s’efforce de faire comprendre au roi quelle est la bonne pente pour l’intérêt du royaume, une pente qui ne passe pas par la diminution du budget d’une marine qui a si fort contribué au relèvement de la France dans le monde. Mais il se heurte à la reine… et il est las de jouer les Cassandre. En outre, sa santé n’est pas des meilleures. J’admets volontiers que nous le regretterons…

La reine ! Encore elle ! Quand donc Marie-Antoinette se lasserait-elle de creuser sous ses pieds et ceux du roi un abîme capable de les engloutir et dont, enfermée qu’elle était dans sa petite coterie et les mièvreries de Trianon, elle ne soupçonnait même pas la première petite faille ? Apparemment, le drame du Collier non seulement ne lui avait rien appris mais n’avait fait qu’exacerber son orgueil et la pousser à s’affirmer plus que jamais comme l’égérie du royaume.

— Nous, plus que tout autres ! soupira La Vallée. Je me demande si le gouvernement consentira, un jour, à nous considérer comme des interlocuteurs valables et comme des associés parvenus à l’âge adulte. Comment ne comprend-il pas que l’Exclusif qui inonde la France de produits excédentaires lui porte préjudice autant qu’à nous-mêmes ? Si nous pouvions commercer directement avec d’autres États…

— Je ne doute pas que vos finances ne s’en trouvent considérablement augmentées, coupa l’intendant général avec son curieux sourire narquois, mais, en toute justice, monsieur de La Vallée, n’oublieriez-vous pas d’en reverser son honnête part au Trésor ? Vous pleurez misère. Pourtant la plus grande partie des planteurs de l’île est scandaleusement riche. Et le roi ne l’est pas. Êtes-vous toujours à la recherche de votre gérant, monsieur de Tournemine ? ajouta-t-il rompant les chiens en se tournant carrément vers Gilles pour indiquer à La Vallée que, pour le moment, le sujet était clos.

— C’est une question que j’allais vous poser, monsieur l’intendant général. Les services du gouverneur n’ont-ils trouvé aucune trace ?…

— Aucune et je crois qu’il serait difficile d’en trouver… même si l’on cherchait vraiment. Vous n’imaginez pas comme il est facile à un homme de disparaître à Saint-Domingue. Il y a les mornes déserts où gîtent les « marrons » ; il y a les îles sauvages qui nous entourent : la Gonave, ou mieux encore la Tortue où, bien que le temps des flibustiers soit révolu, aucun détachement un tant soit peu sensé ne s’aventurerait car on ne sait trop ce qu’elles renferment. Enfin, il y a San-Domingo, la partie orientale de l’île qui est au roi d’Espagne… et qui accueille volontiers ceux qui ne sont pas contents de nous. Non, en vérité, monsieur, à moins qu’il ne se manifeste de nouveau, nous n’avons guère de chances de retrouver Legros. Messieurs, je vous souhaite une agréable soirée et… monsieur de La Vallée, veillez donc de plus près à ce que vos navires ne fassent pas trop l’école buissonnière.

Le marquis s’éloigna, saluant les dames, échangeant avec les hommes un salut, quelques paroles aimables. Gilles suivit des yeux son élégante silhouette puis revint à son ami.

— Comment avez-vous fait ? demanda-t-il en souriant. Je suis persuadé que vous avez vraiment envoyé ce chargement de café. Pourtant vos navires sont bien là où vous les avez annoncés. Êtes-vous sorcier ?

— Même pas ! La chose est des plus simples mais il faut avoir des accointances sérieuses en dehors d’ici. La Fleur de Mai a une jumelle, exactement semblable, et qui porte le même nom mais il n’y en a jamais qu’une en mer. Pendant ce temps l’autre est en carénage ou au repos. Quand il s’agit de la Fleur de Mai numéro deux elle n’apparaît guère à Saint-Domingue que le temps de charger. Entre deux voyages, je la cache dans certaine baie de Cuba. À votre service, d’ailleurs, si le commerce clandestin avec la Nouvelle-Angleterre vous tente…

Gilles se mit à rire.

— Je ne dis pas non. Nous verrons plus tard. Merci de l’offre en tout cas… Que faisons-nous à présent ?

— Ma foi, je crois que je vais danser. J’aperçois là-bas la jolie petite Le Normand qui me sourit. J’adore, à la faveur de la danse, plonger mes regards dans son décolleté. Elle a les plus jolis seins du monde et je ne désespère pas de l’emmener contempler les étoiles tout à l’heure ! Il commence à faire une damnée chaleur ici…

C’était exactement l’avis de Gilles. Les parfums des fleurs, ceux des danseurs et la densité de la foule qui emplissait les salons en rendaient l’atmosphère de plus en plus pénible en dépit des baies vitrées largement ouvertes sur la nuit. Il ne comprenait pas pourquoi ces gens tenaient tellement à s’agiter par cette chaleur qui faisait couler les maquillages et dessinait de larges plaques de sueur sur la soie des vêtements.

Il chercha Judith dans la foule des danseurs et ne l’aperçut pas. Pensant qu’elle était peut-être allée rejoindre son amie Denyse dans le salon de jeu ou bien en train de se rafraîchir à l’un des buffets, il ne s’en inquiéta pas.

Il allait néanmoins se lancer courageusement à sa recherche, ne fût-ce que pour ne pas rester seul, planté comme un piquet dans son coin de la salle quand il vit venir à lui Mme Maublanc qu’il avait remarquée jusqu’à présent comme tenant sa belle place parmi les danseuses les plus acharnées en dépit d’atours aussi peu conformes que possible au climat tropical.

Eulalie traînait après elle une énorme bulle de satin rose saumon qui la faisait ressembler assez exactement à un lever de lune rousse. Sa taille, qui était loin d’avoir la minceur de celles de Judith ou de Denyse de La Vallée, s’étranglait dans l’impitoyable corset baleiné qui avait pour effet de remonter vers le haut ce qu’il resserrait vers le bas. Sa gorge, déjà opulente, avait doublé de volume et menaçait à chaque instant de s’évader de sa prison de brillant satin. Elle avait visiblement très chaud et, sous la haute coiffure poudrée où s’étageait un jardin constellé d’oiseaux, son visage rose vif, d’où le maquillage avait disparu, brillait, en pleine liquéfaction.

La voyant foncer sur lui avec la décision d’une frégate lancée à l’abordage et peu désireux d’un contact plus étroit avec l’imposante notairesse, Gilles recula vivement sous l’abri d’une plante verte qui se trouva opportunément placée près d’une porte-fenêtre et, de là, passa sans peine sur la terrasse qu’il se hâta de traverser pour gagner les escaliers descendant vers les jardins. Il atteignait l’ombre protectrice d’un gigantesque oranger quand le ballon rose qu’il fuyait se campa au seuil de la salle de danse, agitant un éventail frénétique et fouillant la terrasse d’un regard inquisiteur. Doucement, il recula d’un pas, comme s’il craignait d’être encore trop visible, puis d’un autre. À travers le lacis noir des branches et des feuilles, la terrasse éclairée, la femme en robe rose ne furent plus qu’un puzzle auquel manquaient des pièces…