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— Lorsque La Vallée m’aura communiqué les conditions de la rencontre, j’irai vous rejoindre. Veuillez m’attendre…

Elle répondit d’une simple inclination de tête puis, ramassant ses amples jupes qu’un léger vent soulevait comme un nuage noir, elle remonta chez elle.

Une demi-heure plus tard, Gilles raccompagnait à leur voiture Gérald de La Vallée et son beau-frère Henri de Sélune, une baguette de fusil en uniforme de Royal-Vaisseaux, qui étaient venus lui faire connaître les conditions du duel. Le lieu de la rencontre était une petite prairie qui se situait derrière le Fort Picolet. Le moment : une demi-heure avant le lever du soleil afin qu’à l’aube les officiers qui allaient assister les duellistes pussent regagner leurs postes. L’arme choisie était le pistolet… mais le procès-verbal de la rencontre n’avait pas mentionné la cause véritable du duel afin de laisser à l’abri l’honneur de Judith. Le prétexte en était un démenti suivi d’une altercation.

Quand la voiture se fut éloignée, Gilles indiqua à Justin de fermer la maison puis gagna sa chambre et monta la flamme de la veilleuse disposée auprès du grand lit à baldaquin. Il prit ses pistolets dans une boîte d’acajou posée sur une commode. C’étaient d’anciens serviteurs déjà et il leur faisait entière confiance car il savait les avoir bien en main. Il vit qu’ils étaient amorcés mais vérifia la détente avant d’y enfoncer les balles. Puis il les remit en place et referma la boîte qu’il caressa un instant d’une main presque affectueuse.

Rendières, il le savait, était un excellent tireur, mais il n’était pas très inquiet sur son propre sort car, depuis la guerre d’Indépendance, il n’avait jamais cessé de s’entraîner presque quotidiennement afin de garder l’acuité de son œil et la précision de sa main. Il savait pouvoir, même à cheval, atteindre n’importe quel but à portée de son arme…

Ces précautions prises, il alla s’asseoir un moment dans un fauteuil, la tête dans ses mains, goûtant à sa valeur le silence profond qui enveloppait la maison où tout le monde, hormis lui et Judith, devait dormir car, dès son retour, il avait envoyé Zébulon se coucher. Sur l’écran noir de ses paumes, la scène du jardin se retraça irritante comme une piqûre d’insecte que l’on a grattée. Il revit Judith renversée, le buste nu et les yeux clos entre les bras de cet insupportable fat de Rendières, et chercha à comprendre. Il n’avait pas pris au sérieux, tout à l’heure, sa menace de se donner à un autre homme et il avait eu tort. Fût-il arrivé quelques minutes plus tard qu’il eût sans doute trouvé sa femme en train d’assouvir le désir de son amoureux… et peut-être le sien propre. Curieusement, il n’éprouvait aucune colère contre elle. C’était à lui-même qu’il en voulait. À lui qui, absorbé par l’amour insensé qu’il portait à une enfant de dix-huit ans, autant que par le doute terrible qu’il traînait depuis la mort de Rozenn, avait laissé seule en butte à tous les désirs, à toutes les tentations d’une île où la volupté avait droit de cité autant qu’à Cythère et se levait pour appeler à tous les coins de rues, une femme en pleine jeunesse et pleine beauté. Une femme qui aimait l’amour et qui, frustrée, était peut-être en train de devenir une nymphomane…

Lentement, il ôta son habit de soie blanche qu’il jeta sur une chaise, se déshabilla entièrement puis se glissa dans une ample robe chinoise noir et or qu’il avait trouvée chez Tsing-Tcha, le savant et industrieux ami de Liam Finnegan. Puis allant jusqu’à un cabaret de salon placé dans un coin de sa chambre, il y prit un verre, un flacon d’épais rhum noir et s’en versa une rasade sérieuse qu’il avala d’un trait.

Demain, il mourrait peut-être car le plus habile tireur ne peut rien contre les arrêts du Destin. Mais, n’ayant aucune affaire à mettre en ordre car ses dispositions en cas de mort subite étaient prises depuis longtemps, il n’avait pas envie de s’attarder plus longuement à ressasser des pensées amères ou déprimantes. La seule façon d’attendre convenablement l’heure d’aller offrir sa poitrine aux balles de Rendières, c’était, outre dormir, ce qui était exclu car il n’avait pas sommeil, de goûter longuement, voluptueusement, à la douceur d’un corps de femme. Et aucune femme n’était plus belle que Judith…

Quittant sa chambre par la haute porte-fenêtre, il traversa la terrasse, couverte de chèvrefeuille et de roses grimpantes, qui unissait, comme un trait d’union, son appartement à celui de sa femme, atteignit la fenêtre de Judith et, sans frapper, ouvrit doucement le vantail transparent.

La grande chambre blanche n’était éclairée, elle aussi, que par une veilleuse qui diffusait une lumière nacrée sur les tentures de soie neigeuse. Judith, elle-même, était debout au milieu de cette chambre, vêtue d’un ample peignoir de mousseline qui embuait son corps plus qu’il ne l’habillait. Son opulente chevelure rousse, dénouée sur ses épaules, l’auréolait d’or roux. Ses larges yeux noirs avaient l’expression craintive et suppliante d’une bête qui attend le coup de grâce.

Un moment, tous deux restèrent debout, face à face, avec entre eux la largeur du tapis chinois. Comme chaque fois qu’il se trouvait seul en face d’elle, la beauté de sa femme serra le cœur de Gilles incapable de comprendre quelque chose à la complexité contradictoire de ses sentiments. Il avait vu rouge, tout à l’heure, quand il l’avait trouvée avec Rendières. S’il l’avait trouvée en train de faire l’amour avec lui, peut-être l’eût-il tuée… Il l’avait tant aimée et elle était si belle ! Se pouvait-il qu’elle eût encore sur lui quelque empire dépassant le simple désir ?

Il vit soudain qu’en dépit de la douceur de cette belle nuit, elle tremblait…

— Viens ! dit-il seulement en lui ouvrant les bras.

Elle s’y jeta après avoir, d’un souple mouvement d’épaules, abandonné derrière elle la blanche mousseline de sa robe. De ses longues cuisses douces à sa bouche humide dont l’haleine embaumait la girofle, il l’eut contre lui. Ses mains se refermèrent sur son échine soyeuse comme celle d’une jeune pouliche cependant que celles de la jeune femme, impatientes, ouvraient sa dalmatique chinoise pour mieux épouser son corps. Son baiser, incroyablement avide, lui donna le vertige mais, sentant des larmes glisser contre ses lèvres, il comprit qu’elle pleurait.

Les larmes devinrent sanglots presque convulsifs. La tension nerveuse tordait contre le sien le corps de la jeune femme. Il l’emporta sur le lit, s’étendit contre elle et chercha à l’apaiser par ses caresses.

— Je ne veux pas… répétait-elle. Je ne veux pas que tu te battes !… Pas pour moi ! Pas pour une putain !

— Tais-toi ! ordonna-t-il durement. Je t’interdis de dire ces mots !

Elle eut un rire désespéré.

— Pourquoi ? Parce que je ne me fais pas payer ? Mais je suis comme n’importe laquelle des esclaves noires qui travaillent pour toi. J’ai besoin d’amour, j’ai besoin d’un homme. Pourquoi me laisses-tu toujours seule ? Pourquoi ne viens-tu jamais vers moi ? Parce que tu aimes cette fille ?…

— Ne dis pas de sottises. Tu es ma femme et je n’ai jamais cessé de te désirer.

— Mais tu ne m’aimes pas… mais tu ne m’aimes plus. Mon Dieu, je voudrais mourir.

Les sanglots reprirent de plus belle. Dans la clarté rose de la veilleuse, le corps charmant se tordait offrant à la lumière tantôt ses seins durcis, tantôt son ventre ombré d’or rouge. La jeune femme était au bord de la crise de nerfs. Alors, brutalement, Gilles la maîtrisa, s’étendit sur elle, entra en elle…