Judith eut un cri rauque mais, miraculeusement, se détendit, s’abandonna et se laissa emporter sur la vague brûlante qui déferlait… divinement miséricordieuse…
CHAPITRE XII
LA MENACE
Le gris froid de l’aube se teinta de rose, éclairant le satin uni de la mer, nacré comme une gorge de pigeon. Une légère brise se leva, gaufrant le satin et agitant, là-haut, contre le ciel changeant, les grandes palmes noires des cocotiers. L’odeur âcre de la poudre se dissipa, laissant revenir les parfums de la terre humide et de la mer encore endormie. Calmement, Gilles tendit son pistolet à La Vallée qui le rejoignait en courant puis remit son habit. Là-bas, au bout du champ qu’abritaient les murs du vieux fort à la Vauban, un groupe d’uniformes entourait sa récente victime, un groupe d’où partaient des gémissements.
— Jamais vu un coup comme celui-là, haleta La Vallée un peu essoufflé. Vous lui avez fait éclater le pistolet dans la main… Il en a pour un moment avant de pouvoir tenir une arme…
— Ou caresser une femme ! lança Tournemine sarcastique. C’est très bien ainsi. Je pense qu’il n’a pas envie de continuer. À moins qu’il ne sache tirer des deux mains…
— Bien peu d’hommes savent tirer des deux mains.
— Moi, je sais. Vous n’avez pas idée des acrobaties auxquelles vous oblige la guerre contre les Indiens. Eh bien, puisque cette affaire est réglée, nous pourrions peut-être aller déjeuner ? Je meurs de faim. Pas vous ?
— Bien sûr que si. Mais venez au moins signer le procès-verbal… et prendre courtoisement des nouvelles de votre adversaire. Cela se fait entre gentilshommes… et puis, ajouta La Vallée en riant, c’est toujours un spectacle réjouissant que de contempler les grimaces d’un homme à qui l’on vient de régler son compte.
Les dernières formalités furent vivement accomplies. Gilles se pencha un instant sur un Rendières blanc comme sa chemise, étendu sur l’herbe tachée de sang tandis que le chirurgien de marine que ses témoins avaient amené bandait sa main, ou ce qu’il en restait.
— J’espère, monsieur, que ceci vous servira de leçon, fit Gilles mi-figue mi-raisin. Je me tiens, pour ma part, pour satisfait et vous souhaite un prompt rétablissement… et un excellent voyage vers la France puisque vous repartez avec M. de La Luzerne. Serviteur, messieurs ! ajouta-t-il en saluant à la ronde.
Puis, glissant son bras sous celui de son ami, il regagna le bouquet d’arbres où l’on avait laissé les chevaux, suivi d’Henri de Sélune devenu tout à coup presque affectueux, en dépit de son naturel glacial, pour un homme capable de se servir d’un pistolet avec cette maestria.
— J’ai grande envie de demander au nouveau gouverneur, M. de Vincent, de vous faire nommer instructeur général des jeunes officiers, s’écria-t-il. En vérité, j’en connais beaucoup qui demanderont à se mettre à votre école…
— Pour l’amour du Ciel, ménagez ma modestie, cher monsieur ! Mes petits talents doivent demeurer cachés et à la seule disposition de mes ennemis. À présent, allons boire un bon café au Brûlot Mercadier. Je n’en ai jamais bu de meilleur.
— Je crois bien, dit Gérald. C’est moi qui le fournis à Mercadier.
Sur la terrasse abritée d’une pergola chargée de vigne qui dominait le port, les trois hommes firent un copieux repas arrosé de plusieurs tasses de ce café-brûlot qui avait fait la réputation de Mercadier grâce à la générosité et à la puissance du rhum qu’il y faisait flamber. Gilles se sentait merveilleusement bien dans sa peau, par ce glorieux matin. Rien de tel que d’avoir regardé un instant la mort en face pour apprécier intensément les senteurs et le goût de la vie. La nuit d’amour vécue dans les bras de Judith lui avait offert une assez bonne imitation de ce que pouvait être le bonheur. Il avait, à sa surprise, retrouvé intactes les délices de leur première nuit, à Versailles, jadis, avec cette différence qu’il n’avait fait, cette nuit-là, qu’éveiller à l’amour une fille neuve. Mais la femme qui avait déliré sous ses caresses n’était plus une novice mais une femme ardente, un magnifique instrument d’amour aussi passionné, aussi brûlant que l’avait été la belle comtesse de Balbi, la folle maîtresse qu’il avait laissée en France.
En se rendant sur le terrain, tout à l’heure, il avait gardé au fond des yeux l’image adorable de Judith endormie au milieu du désordre charmant de ses draps froissés et de sa chevelure traînant presque jusqu’au tapis. Sa bouche, gonflée par trop de baisers, s’entrouvrait en un léger sourire tandis que sa main reposait doucement, comme une étoile de mer, sur la douce rondeur de son sein. Devant Rendières il s’était battu avec une froideur apparente qui cachait bien sa rage impatiente. Il n’allait pas, tout de même, renoncer à de telles joies à cause de cet imbécile qui osait les convoiter… À présent, tout en se mêlant machinalement à la conversation détendue de ses amis, il pensait qu’avec un peu de chance, il la trouverait encore endormie, qu’il pourrait la réveiller et partager avec elle cette ardeur de vivre qu’il sentait bouillonner en lui… Après cette nuit, il en venait à penser que le corps de Judith était sans doute le meilleur antidote contre son impossible amour pour Madalen…
Il eut hâte, tout à coup, de retrouver ce coin de paradis. Le déjeuner copieux et la chaleur du brûlot faisaient couler en lui une ardeur nouvelle et, prétextant un rendez-vous, il abrégea le repos paresseux qui suivait toujours, à Saint-Domingue, les repas du jour, dans la fumée odorante des cigares. Laissant les deux beaux-frères lézarder à leur aise sous l’ombre fraîche de la vigne face à l’activité du port et sautant en voltige sur Merlin, il reprit le chemin du cours Villeverd.
Un somptueux havane calé dans le coin de sa bouche, La Vallée le regarda partir avec une commisération heureuse.
— Ces nouveaux débarqués se croient toujours obligés à une activité fébrile, soupira-t-il. Je me demande combien de temps celui-là mettra avant de comprendre qu’ici il faut avant tout jouir de la vie et ne jamais se hâter… en rien. Si ce n’est, toutefois, pour commander à boire. Encore un brûlot ?
Henri de Sélune, toute raideur disparue et visiblement en pleine béatitude, approuva d’un battement de paupières et s’installa encore plus commodément pour regarder une file d’esclaves, tout juste sortis des cases de remise en état après la traversée et qui, brillants de bonne santé apparente, s’en allaient placidement vers le bâtiment de la criée où ils allaient être vendus…
En arrivant chez lui, Gilles ne trouva plus que Zébulon qui, aidé de Justin, remettait les malles dans la voiture. Dans son parler zézayant, le jeune Noir expliqua que la maîtresse était déjà repartie, à cheval, pour rentrer à la plantation après l’avoir envoyé, lui, Zébulon, s’assurer discrètement de l’issue de la rencontre.
— Elle n’a rien dit ?
— Non, ’ien !… Ah ! Si… Elle di’e : C’est bien…
Déçu, mécontent, Gilles haussa les épaules puis, à tout hasard, monta chez sa femme en pensant que peut-être elle aurait laissé un mot pour lui. Mais à l’exception de Fanchon, la chambre était vide. Par les fenêtres grandes ouvertes, le soleil du matin l’éclairait en plein mais seul le chant des oiseaux s’y faisait entendre. Debout devant le lit dévasté la camériste était rigoureusement immobile. Elle n’avait pas entendu venir son maître qui se déplaçait toujours avec la grande légèreté héritée des Indiens et elle restait là, perdue dans une contemplation qui devait être amère car des larmes roulaient sur ses joues…
— Eh bien, Fanchon ? Que faites-vous là ?
Elle tressaillit, tournant vers lui un visage luisant de larmes où le regard se chargeait de crainte.