— Moi ?… Mais rien… Je…
— Vous pleurez. Êtes-vous souffrante ?…
Elle saisit la balle au bond et passa sur son front une main tremblante.
— Je… oui. Que monsieur m’excuse, j’ai un peu de migraine ce matin.
Elle mentait et il le savait. Jamais elle n’avait, à ce point, respiré la santé. Le séjour dans l’île lui convenait. Son teint s’était doré légèrement et elle avait perdu la maigreur de chat affamé qu’elle avait lorsqu’on l’avait trouvée dans l’entrepont du Gerfaut. Dans le décolleté carré de sa robe d’indienne fleurie, sa gorge était appétissante comme une corbeille de brugnons mûrs à point et Gilles se souvint, non sans plaisir, de certaines nuits en mer…
Il entra dans la chambre et, d’un geste presque machinal, ferma la porte.
— Madame est partie ?…
— Oui… elle a envoyé Zébulon faire une course et puis quand il est revenu, elle a ordonné qu’on lui selle Viviane et elle m’a dit de la rejoindre à la maison avec les bagages. Elle a dit aussi qu’elle avait besoin de galoper ce matin. Comme d’autres matins d’ailleurs. C’est souvent que madame monte ces temps-ci… Elle a dû avoir envie d’aller à sa cabane….
Depuis qu’elle était installée à « Haute-Savane », Judith, en effet, s’était prise d’une véritable passion pour les promenades à cheval. Pour la mer aussi et elle avait obtenu de Gilles qu’il lui fît construire une petite maison, une sorte de carbet1 de bois et de palmes dans une petite anse déserte près de Port-Margot. Elle s’y rendait presque chaque jour sans jamais permettre qu’on l’y suivît.
— Passez-moi cette fantaisie, Gilles, avait-elle dit à son mari. Je suis une fille de la mer, vous le savez, et là-bas, j’ai l’impression de retrouver mon enfance sauvage, lorsque je courais les landes et me baignais dans le Blavet…
En évoquant le souvenir de leur première rencontre, elle avait touché une corde sensible et Gilles avait volontiers consenti à cette fantaisie, mais l’anse étant éloignée de l’habitation de plus d’une lieue, il avait chargé Moïse de surveiller discrètement les visites qu’y faisait sa femme. Le géant noir vouait en effet à Judith un dévouement de chien fidèle et Gilles savait qu’en cas de danger il était de taille à la défendre contre une douzaine d’hommes.
— Eh bien, dit-il, je vais repartir moi aussi. Vous rentrerez avec la voiture et Zébulon, comme à l’aller…
Il parlait d’une voix impersonnelle, comme dans un rêve et sans quitter des yeux Fanchon qui rougissait lentement. Le départ imprévu de Judith le laissait frustré. Il lui fallait dépenser cette ardeur qui bouillonnait toujours en lui et il se découvrait une brutale envie de cette fille. Une envie qui lui faisait oublier qu’en renouant, même momentanément, des liens qu’il avait si fermement rompus, il commettait une imprudence.
Quelque chose qui ressemblait à un espoir brillait à présent dans les yeux bruns de la jeune femme tandis que lentement il s’approchait d’elle. La joie le remplaça quand posant ses deux mains sur les épaules rondes, il fit glisser le décolleté de la robe tout en attirant Fanchon à lui.
Un instant plus tard tous deux roulaient, emmêlés, sur le lit qui gardait encore l’empreinte du corps de Judith. Gilles avait à dépenser le regain d’ardeur né du danger écarté et Fanchon la passion de longs mois de famine envieuse. Il n’était pas loin de midi quand enfin ils tirèrent de nouveau le verrou de la porte…
— Tout compte fait, dit Gilles en quittant Fanchon, rentrez sans moi et dites à madame que je ne reviendrai que demain. Je passerai la nuit chez M. de La Vallée…
— Pourquoi pas ici ? hasarda la jeune femme qui s’efforçait de cacher sa triomphante exultation.
Mais Gilles, dégrisé, n’entendait pas lui laisser espérer une quelconque reprise d’influence.
— Je ne crois pas avoir de comptes à vous rendre, ma chère, dit-il doucement.
Puis, tirant sa bourse, il la lui lança.
— … Tenez ! Allez vous acheter quelques fanfreluches et puis rentrez. Et merci pour cet agréable moment. À demain.
Elle prit la bourse avec une sorte de rage et la fourra dans la poche de son tablier. Toute joie s’était éteinte dans son regard et Gilles qui sortait ne vit pas qu’une haine brûlante s’y allumait…
Parti avant l’aube Gilles atteignit « Haute-Savane » quand le soleil était déjà assez haut. Rentrer chez lui était toujours une joie, sans cesse renouvelée. Il aimait parcourir, au galop de Merlin, la longue et majestueuse allée de chênes, importés de France à grands frais plus de cent années plus tôt. Il aimait découvrir la longue maison rose surtout lorsque, comme ce matin, elle souriait au soleil de toutes ses fenêtres largement ouvertes en montrant le gentil bataillon des petites servantes en train de procéder à un vigoureux ménage sous la direction impérieuse de Charlot, le majordome.
« Haute-Savane » avait perdu sa mine distante et triste de Belle au Bois Dormant cachée sous les ronces. Dans le grand bassin soigneusement récuré, la fontaine de bronze, briquée à grand renfort d’huile de coude, brillait presque autant que le jet scintillant qu’elle faisait exploser dans le soleil. Les jardiniers, dont Pongo, repris par sa passion des plantes contractée à Versailles, s’était institué le chef, faisaient merveille, alternant dans le parc redessiné les bouquets fulgurants de plantes tropicales et les douces pelouses sous les grands arbres où il faisait si bon boire le punch ou le café aux heures chaudes et, le soir, fumer un cigare en respirant la fraîcheur venue de la mer.
Toujours installé dans l’habitation même auprès de la chambre de Gilles, Pongo n’y paraissait plus guère que la nuit. Une partie du jour, à présent, il s’occupait des jardins, plantant, sarclant, bouturant ou s’affairant dans la serre que Gilles lui avait fait construire, s’efforçant de se souvenir des leçons que lui avait prodiguées le vieux jardinier de Mlle Marjon2. Une troupe de négrillons, ses « élèves », le suivait comme son ombre, gentil troupeau d’agneaux noirs, aussi grave et aussi appliqué qu’une théorie d’enfants de chœur suivant l’officiant d’une grand-messe.
Ses soirées, Pongo les passait la plupart du temps avec Moïse auquel le liait à présent une amitié silencieuse mais si vraie qu’elle éveillait parfois un peu de jalousie au cœur de Gilles.
Pongo n’ignorait plus rien du sombre et sanglant chemin qui avait mené le chef tribal Loango – c’était le nom véritable de Moïse –, roitelet d’un territoire congolais situé au nord de Cabinda, jusqu’au canot du Gerfaut. Mieux encore que Tournemine, il savait que Loango avait longtemps alimenté, de ses prisonniers de guerre, les capitaines négriers qui, du fleuve Sénégal au fleuve Congo et même plus loin encore, fouillaient les côtes de l’Afrique à la recherche de cet or noir, vivant, qui leur assurait la fortune. Il savait qu’il avait appris à connaître certaines langues de l’homme blanc et aussi l’homme blanc lui-même dans ce qu’il avait de pis : son appétit d’or assouvi à n’importe quel prix.
Et le roi Loango, grand guerrier, justicier impitoyable, eût peut-être continué longtemps encore un négoce qui l’enrichissait si sa propre femme Yamina, prise au piège par l’Espagnol don Esteban Cordoba de Quesada, l’un des bons clients de son époux, n’avait été enlevée et embarquée de force sur la Santa Engracia. Loango aimait Yamina d’une inguérissable passion et, abandonnant tout derrière lui, il avait choisi de la rejoindre dans l’entrepont puant du négrier espagnol où l’attendaient les chaînes. Mais ils n’étaient pas restés ensemble. Yamina était belle et don Esteban l’avait voulue dans son lit. C’est alors que Loango avait fomenté la révolte dont ceux du Gerfaut avaient pu voir la dramatique conclusion.