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Il n’en était pas de même par cette belle nuit d’automne, cependant douce et claire, tandis qu’en compagnie de Liam Finnegan et de Pongo, il montait silencieusement le sentier menant à la chapelle. C’était la seconde fois qu’il allait s’attaquer à la demeure d’un mort et si la première avait été purement bénéfique, il augurait mal de celle-ci et se sentait mal à l’aise. Il est vrai qu’en se rendant, jadis, à l’abbaye de Saint-Aubin-des-Bois, il n’en voulait qu’à l’ornementation d’un tombeau, non à la sépulture elle-même et la seule idée qu’il allait falloir tout à l’heure troubler l’éternel sommeil d’un pauvre mort inconnu lui glaçait le sang.

Il était un peu plus de onze heures quand les trois hommes avaient quitté la maison, sous le fallacieux prétexte de surprendre des maraudeurs qui leur avait permis d’emporter des armes. Mais on avait fait un détour par la resserre à outils pour y prendre certains instruments dont Pongo s’était chargé. Une lanterne sourde éteinte pendait au bout du bras de Finnegan. On l’allumerait tout à l’heure quand on serait à l’intérieur car, pour l’heure présente, la lune suffisait à éclairer le chemin au long duquel personne ne parla, chacun des trois hommes demeurant enfermé dans ses pensées.

La grille de la chapelle que l’on avait huilée et repeinte s’ouvrit sans peine au moyen de la clef que Gilles avait apportée dans sa poche. L’un derrière l’autre, les trois hommes pénétrèrent dans le minuscule sanctuaire meublé d’une pierre d’autel et de deux prie-Dieu d’où partait un étroit escalier de pierre s’enfonçant dans le sol. Finnegan posa sa lanterne à terre, l’ouvrit, battit le briquet et l’alluma puis s’engagea dans l’escalier suivi des autres dont il éclairait le chemin.

Quelques marches seulement au bout desquelles les visiteurs nocturnes se trouvèrent dans le caveau proprement dit : une crypte assez longue et étroite de chaque côté de laquelle étaient rangés, dans des niches, de lourds cercueils de cuivre vert-de-grisé surmontés de croix d’argent terni et gravés aux armes de ceux qui y reposaient.

— Quatre générations de Ferronnet reposent ici, chuchota Finnegan assourdissant involontairement sa voix. Il suffit de chercher le cercueil le plus récent.

— C’est celui-là, dit Gilles qui, en vérité, avait soigneusement visité le tombeau en désignant la longue boîte qui se trouvait la plus proche de l’escalier.

— Pas être facile ouvrir boîte sans laisser traces, marmotta Pongo qui passait sur le couvercle gravé un doigt précautionneux.

— Plus facile que tu n’imagines, dit Finnegan. Le couvercle n’est retenu que par des points de soudure à l’étain qu’avec un peu de soin on doit pouvoir faire sauter puis remplacer ensuite. J’ai là ce qu’il faut…

Dans le sac, il prit un ciseau, un maillet solide et, avec soin en effet, il entreprit de décoller le haut du cercueil, faisant chauffer continuellement, sur un réchaud qu’il avait apporté, le bout acéré du ciseau. Ce fut tout de même un rude effort. En dépit de la fraîcheur humide qui régnait dans cette cave, l’Irlandais transpirait à grosses gouttes mais, après une heure de travail patient, le coffre qui était censé contenir les restes de M. de Ferronnet père s’ouvrit.

Mais au lieu du corps élégamment vêtu de soie d’un vieux monsieur de la bonne société créole, on ne trouva dans la grande boîte garnie de coussins de taffetas bleu qu’un morceau de tronc d’arbre emmailloté dans un morceau de toile…

Pendant plusieurs minutes, les trois hommes, accablés, contemplèrent l’étrange spectacle.

— C’est bien ce que je craignais, soupira Finnegan en épongeant du bras la sueur qui mouillait son front. On l’a enlevé. Mon pauvre ami, ajouta-t-il en se tournant vers Gilles, j’ai peur que nous n’ayons du mal à nous tirer de là… à moins de retrouver ce cadavre fugitif. Il va falloir fouiller le Gros Morne, le passer au peigne fin…

Tournemine haussa les épaules. Il s’était laissé choir sur la dernière marche de l’escalier et fourrageait à deux mains dans ses épais cheveux blonds, oscillant entre la rage et le désespoir.

— Allons, Finnegan ! Tu n’ajoutes tout de même pas foi à ces sornettes. On a enlevé le cadavre de M. de Ferronnet pour me mettre dans un mauvais cas et on a dû l’enterrer ailleurs. Malheureusement, on ne peut pas retourner la terre dans toute la région…

— Pourquoi, coupa Pongo, pas chercher vieil homme mort et mettre à la place ? Doit être possible dans vilains quartiers du port ?

— Ce serait en effet une solution, dit Finnegan, et mon ami Tsing-Tcha nous trouverait certainement ce qu’il nous faut mais il faudrait un sosie du mort qui nous manque et ce n’est pas facile à trouver. M. de Ferronnet avait, sur la joue gauche, une large tache de vin et son profil était assez particulier.

— La corruption naturelle pourrait expliquer des différences, dit Tournemine qui se raccrochait déjà à cet espoir mais Finnegan hocha la tête.

— Cela ne marchera pas. Le frère Ignace s’est montré trop sûr du fait. Il a dû être bien renseigné, par Legros lui-même sans doute ou, mieux encore, par Olympe, sa diabolique maîtresse. Tu refuses de croire à l’existence des zombis, Gilles, et tu as tort. Je sais, moi, un médecin, un rationaliste, qu’ils existent et je crains une chose : que ces maudits prêtres ne sachent très bien, eux, ce qu’est devenu notre défunt. Admets que nous fassions ce que conseille Pongo, que nous nous procurions un cadavre que je suis très capable d’arranger convenablement mais qu’au jour où ces vautours viendront ouvrir ce cercueil ils amènent le vrai Ferronnet ? Nous aurions bonne mine.

— Dans ce cas, dit Gilles, découragé, il n’y a plus rien à faire… sinon prévenir Maublanc que je vends « Haute-Savane » et repartir avec toute ma maisonnée. Le Gerfaut est en France mais La Vallée trouvera bien au moins le moyen de nous faire passer à Cuba.

— Ce serait t’avouer coupable. C’est tout ce que souhaitent tes ennemis.

— Alors quoi faire ?

Calmement, Finnegan replaça le couvercle du cercueil mais négligea de le ressouder. C’était inutile pour le moment.

— Aller porter le problème à Celina ! Elle est puissante, tu sais. Au moins autant qu’Olympe car il n’y a pas un Noir dans tout le Nord qui ne la respecte et ne la vénère. Si quelqu’un peut retrouver Ferronnet, c’est elle.

— Soit ! Allons la voir. Mais je me demande si je ne suis pas en train de devenir fou…

— Quand tu auras vécu dix ans ici ou bien tu en seras certain ou bien tu auras totalement oublié cette impression… Finissons-en.

Dix minutes plus tard, Gilles refermait la grille et respirait avec délice l’air frais de la nuit qui lui parut divinement pur après les odeurs de moisissure et les relents de l’étain fondu. Comme lui parut délicieux le rhum que Finnegan lui tendit et qu’il portait à sa ceinture dans une gourde. Délivré des phantasmes qu’avaient fait naître en lui cette tombe, ce cercueil vide, il se retrouvait avec bonheur les deux pieds sur la terre de Dieu, sous le ciel de Dieu, de Dieu à qui, seul, appartenait le pouvoir de résurrection.

— C’est impossible ! soupira-t-il enfin. Il y a une explication rationnelle. Aucun homme, aucun sorcier si puissant qu’il soit n’a le pouvoir de rappeler à la vie un homme mort, vraiment mort. Comment se fait-il qu’un homme aussi savant que toi n’aies pas réussi à trouver une réponse à cette question ?