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Il n’avait jamais été capable de priser sans éternuer et ne comprenait pas le plaisir que l’on pouvait trouver à cette pratique. Ce n’était pas le moment de se rendre ridicule.

Posément, calmement, il raconta la visite du frère Ignace et sa menace de faire ouvrir la tombe du précédent propriétaire de « Haute-Savane ». Sans toutefois mentionner le fait qu’il avait déjà ouvert lui-même cette tombe qui ne contenait qu’un tronc d’arbre drapé dans un linceul, ni l’assassinat de Celina. La mort d’une esclave n’offrait aucun intérêt pour l’intendant général.

Celui-ci écouta son visiteur avec l’attitude impassible qui lui était familière, mais à certain pli qui se formait au coin de sa bouche, au jeu lent de ses doigts autour d’un coupe-papier d’argent, Gilles devina qu’il n’aimait guère ce qu’il entendait.

Barbé-Marbois laissa le silence s’installer un instant quand Gilles se tut, réfléchissant visiblement. Puis, relevant brusquement les paupières pour darder son regard sur son visiteur, ce qui était encore dans sa manière, il soupira :

— Je ne vois là rien de particulièrement inquiétant, monsieur. Auguste de Ferronnet est mort et sa mort a été dûment enregistrée. Il n’y a aucune raison pour qu’il ne soit pas couché dans sa tombe aussi bien que sur les papiers de son notaire. Laissez faire le frère Ignace qui est un homme simple et qui a peut-être un peu trop tendance à prêter l’oreille aux contes fantastiques dont cette île est peuplée. Vous serez tranquille ensuite.

— Mais je n’admets pas, monsieur l’intendant général, que l’on vienne troubler ainsi, pour un racontar venimeux, la paix des morts, s’écria Gilles non sans hypocrisie. Je suis breton et d’un pays où l’on n’admet pas ce genre de pratique.

— Je suis lorrain, monsieur, et d’un pays où l’on ne l’admet pas davantage mais, en l’occurrence, je ne peux rien faire pour vous. L’Église ne fait guère de bruit ici. Mieux vaut la laisser tranquille quand elle se manifeste un peu. Au surplus, je n’ai aucun pouvoir sur elle. Seul le gouverneur pourrait peut-être intervenir mais il est déjà en mer. En outre, je doute qu’il eût accepté de se mêler de cette affaire. Comme toutes les minorités, l’Église est jalouse de sa dignité.

— Je ne vois pas ce que sa dignité peut gagner à l’ouverture de cette tombe. En revanche, je vois très bien ce que sa bourse pourrait y gagner au cas, par exemple, où l’on aurait enlevé le corps de M. de Ferronnet. Ce Legros que l’on ne retrouve pas n’a certainement pas renoncé à s’approprier mes terres…

— Allons ! Allons ! Ne fabulez pas ! Quel pouvoir peut encore garder ici un homme pourchassé et condamné à mort ?

— Pourchassé très mollement. Quant à la condamnation, elle tomberait d’elle-même si je pouvais être impliqué dans une affaire aussi nauséabonde que celle dont on m’accuse. Je suis un des principaux planteurs de Saint-Domingue et je crois avoir fait du bon travail à « Haute-Savane ». Enfin, je ne me livre à aucune contrebande. J’espérais que le représentant du gouvernement, ou même le Conseil du Cap, pourrait m’aider. Ne fût-ce que par solidarité…

Barbé-Marbois quitta son fauteuil et vint s’adosser à son bureau face à son visiteur et beaucoup plus près.

— Je vais être franc, monsieur de Tournemine, et brutal. Si graves que puissent être les ennuis qui vous assaillent, vous n’avez rien à attendre de la solidarité de vos pareils. On vous reproche beaucoup de choses ici…

— Je vois mal ce qu’on pourrait me reprocher ? J’entretiens d’excellentes relations avec les autres planteurs…

— En apparence, sans doute. Mais – et là j’excepte M. de La Vallée qui, je crois, vous porte une amitié sincère – on vous reproche en général vos méthodes par trop… révolutionnaires. On sait, dans les plantations, que vous n’avez plus un seul esclave véritable mais des « libres de savane », que vous n’en achetez que pour leur offrir le même statut. On dit que vous gâchez le métier, que vous apportez un exemple déplorable. Enfin, on vous reprocherait plutôt de ne vous livrer à aucune contrebande comme le font la plupart des autres, d’ailleurs.

— Comment ? fit Gilles abasourdi. On me reproche de respecter la loi et c’est vous qui me le dites ?

— Ce n’est pas ici l’intendant général qui parle et je ne fais que vous exposer la situation. On trouve étrange qu’un ancien combattant d’Amérique ne brûle pas de commercer avec ses anciens frères d’armes et comme on se souvient parfaitement de votre superbe arrivée sous l’uniforme des gardes du corps de Sa Majesté, on en déduit tout doucement que vous pourriez bien être – passez-moi le mot mais c’est le seul qui convienne ici, tout brutal qu’il soit – un espion de Versailles.

Le visage de Tournemine s’empourpra sous la poussée de la colère.

— Moi ? Un espion ? Qui ose dire cela ?…

— Mais… presque tout le monde hormis La Vallée qui a bien du mal, croyez-moi, à vous défendre au Conseil, dit tranquillement l’intendant. Allons, calmez-vous ! Personnellement, je n’en crois rien et je vous demande de ne pas vous jeter sur le premier planteur venu pour le provoquer en duel. On se demande déjà ce que ce malheureux Rendières avait bien pu vous faire pour que vous lui enleviez la main.

— Il avait insulté ma femme. Cela ne suffit-il pas comme raison ? lança Tournemine très raide.

— Eh oui ! Vous avez une trop jolie femme, mon pauvre ami. Les hommes vous l’envient, les femmes la jalousent. Tout cela n’arrange rien et j’en sais beaucoup qui applaudiraient, discrètement d’abord puis à tout rompre, si l’on réussissait à vous chasser… ou pis encore peut-être. Dès l’instant où les Noirs vous portent aux nues, vous n’avez guère de chances d’être l’ami des Blancs ! Êtes-vous bien en Cour ?

— Très bien. Le roi aussi bien que la reine m’ont donné de grandes preuves de leur protection.

— Et M. de Vaudreuil ? Il est né ici, vous le savez, et c’est l’un des grands noms de la colonie. S’il était votre ami, cela pourrait vous servir…

Gilles revit, dans le cadre élégant de l’entourage de la reine, le créole insolent et frondeur qui était l’un des plus chers amis de la souveraine et qui, le premier, avait offert son hôtel pour la première représentation, encore défendue, du Mariage de Figaro1.

— Nous ne sommes pas intimes, dit-il, mais nous nous connaissons et nous avons des amis communs, ajouta-t-il pensant aussi bien à Marie-Antoinette qu’à Beaumarchais.

— Je le ferai savoir. La chose pourrait vous servir et vous faire regarder avec moins de méfiance. À présent, chevalier, je vous laisse vous retirer… en regrettant de ne pouvoir faire davantage.

— Vous m’avez éclairé sur ma situation réelle, monsieur l’intendant général. C’est un précieux service dont je vous remercie…

Le service était précieux sans doute mais l’impression détestable. En quittant l’intendance générale, Gilles voyait les choses sous un éclairage tout différent de celui qu’elles avaient à son arrivée. Tandis qu’au pas noble de Merlin il traversait la ville pour reprendre la route de son domaine, il croyait lire à présent la méfiance, la malveillance, parfois même le mépris sous les saluts qu’on lui adressait ou qui répondaient aux siens. Seules les femmes lui souriaient immuablement, mais il n’aimait pas la lueur trouble qui se montrait dans certains de leurs regards car cette lueur il l’avait parfois observée chez d’autres en face de condamnés à mort marchant à l’échafaud. Un espion ! On le prenait pour un espion ! Le mot brûlait son orgueil, éveillant en lui une impuissante fureur. Il eût voulu provoquer en duel tous ceux qui osaient penser cela de lui…