Avec un grand luxe de précautions, les deux hommes s’installèrent pour une attente qui serait peut-être longue… qui serait peut-être vaine… Mais de leur poste d’observation, ils avaient une vue parfaite sur la tombe de Celina visible, même dans cette nuit obscure, grâce au monticule de pierres blanches qui la signalait.
Le temps coula, interminable. Dans son arbre, Moïse avait totalement disparu. L’atmosphère, à l’intérieur du petit temple, était lourde en dépit de la grille découpée sur la nuit et qui laissait passer un peu d’air. Habitué dès l’enfance aux longues stations de guet rigoureusement immobile, Pongo semblait changé en statue mais Gilles sentait le sommeil le gagner. Qui pouvait dire si les nécrophores viendraient cette nuit… ou même s’ils viendraient un jour ? Après tout, Désirée avait pu se tromper.
Il allait faire part de ses réflexions à Pongo quand celui-ci attira son attention :
— Sh !… sh !…
Du doigt, il montra trois silhouettes qui s’avançaient, venant du couvert des arbres, l’une enroulée d’un tissu clair qui la faisait ressembler à un fantôme, les deux autres étaient des Noirs qui devaient être à peu près nus pour mieux se fondre dans la nuit. Ceux-là portaient une pelle et une pioche plus des machettes.
Ils allèrent droit à la tombe de Celina. Puis, tandis que la forme blanche, debout, attendait, les deux hommes se mirent à enlever rapidement les pierres qui couvraient la tombe. Déjà, sous la main de Gilles, la grille s’était rouverte sans bruit et les deux hommes rampaient dans l’herbe, doucement, tout doucement…
Le silence total qui régnait sur la clairière dut rassurer les violeurs de tombe car, soudain, une lanterne sourde s’alluma et fut posée près de la tombe. Cette lumière apparue servit de signal. D’un même élan Gilles et Pongo tombèrent sur les deux hommes, deux Noirs aux muscles imposants, tandis que Moïse, dégringolant de son arbre, s’emparait de la silhouette blanche – qui était celle d’une femme – et qui fuyait déjà.
La surprise aidant, les deux Noirs furent facilement maîtrisés mais Moïse dut livrer un rude combat, en dépit de sa force, contre une créature qui se battait avec la souplesse et la force nerveuse d’une panthère. Laissant Pongo garder les deux hommes à demi assommés, Gilles courut lui prêter main-forte armé de la lanterne.
— Maintiens-la ferme ! cria-t-il. Je veux voir son visage !
La femme poussa un cri de douleur car Moïse était en train de lui tordre le bras à la limite du supportable et se calma un peu. Gilles leva sa lanterne et retint un cri de surprise : il avait en face de lui la belle mûlatresse qui l’avait accueilli dans son palanquin au jour de son arrivée.
En dépit de la fureur qui déformait ses traits, elle était parfaitement reconnaissable à ses yeux couleur d’ambre, à la forme triangulaire de son visage de chat sauvage, à la forêt de cheveux crépus qui s’étaient échappés pendant sa lutte avec Moïse du madras où elle les tenait serrés.
Les yeux jaunes dardaient sur lui tant de haine que Gilles eut l’impression désagréable de se trouver en face d’un crotale. Mais il n’eut même pas le temps de lui poser la plus petite question. La femme lui cracha au visage puis, détournant la tête, enfonça ses dents acérées dans la main de Moïse, si férocement que le sang jaillit. Moïse hurla, desserra instinctivement son étreinte. La femme glissa de ses bras et, arrachant la robe blanche peinte de fantastiques figures noires qui la recouvrait, s’enfuit, rapide comme une gazelle, vers l’abri des bois où elle disparut instantanément. Lancés à sa poursuite, Gilles et Moïse furent incapables de la retrouver. Furieux et déçus, ils revinrent vers Pongo.
Chemin faisant Gilles ôta sa chemise et la déchira pour bander la main de Moïse qui saignait. La femme n’avait pas seulement le comportement d’une panthère, elle en avait aussi les dents.
— On ramène ceux-là, dit Gilles désignant les Noirs qui revenaient lentement à la conscience. Je ne crois pas que la femme tentera encore quelque chose cette nuit mais on va tout de même envoyer une garde.
Moïse chargea sur une épaule l’un des deux hommes encore incapable de marcher tandis que Gilles guidait l’autre du canon de son pistolet enfoncé dans ses reins. Mais les deux captifs n’avaient rien de héros et il ne fut pas difficile de se faire confirmer par eux ce que Gilles pensait bien avoir deviné. La belle sauvage n’était autre qu’Olympe, la dangereuse maîtresse de Legros.
En revanche, il fut impossible d’apprendre quelque chose concernant le lieu de retraite de l’ancien gérant. Les deux prisonniers étaient des « marrons » appartenant à une bande, celle de Macandal le Manchot, pour qui la belle Olympe avait des bontés et qui, en échange, pouvait en recevoir toute l’aide dont elle avait besoin le cas échéant. Ses compagnons d’aventure savaient qu’elle avait une maison au Cap (où d’ailleurs elle n’avait pas remis le pied depuis la révolte) mais rien d’autre…
Gilles hésita un instant sur la conduite à tenir envers ces deux-là mais, après tout, ils n’avaient commis aucun crime en venant enlever, de nuit, les pierres d’une tombe et ils juraient en pleurant qu’ils n’avaient participé en rien au meurtre de la « mamaloï » : c’était Olympe qui, d’un coup de machette qu’elle maniait habilement, avait à demi décapité la vieille femme. Après avoir demandé l’avis de Pongo et de Moïse, il les relâcha purement et simplement.
— Allez dire aux autres que le maître de « Haute-Savane » vous a tenus entre ses mains et qu’il vous a rendu la liberté. Mais ne servez plus cette Olympe.
Ils détalèrent sans demander leur reste. L’un d’eux néanmoins revint brusquement sur ses pas, prit la main de Gilles, la posa sur son front puis repartit en courant suivi par le regard méditatif de Moïse.
— Nous avons eu raison peut-être… ou peut-être pas, dit le géant, mais je crois qu’ils ont dit la vérité…
Lentement, « Haute-Savane » et ses habitants s’enfonçaient dans une anxiété qui peu à peu se résignait à l’inévitable. Il n’y avait aucun moyen de remplir cette tombe vide ou de retrouver son occupant momentané. Tous attendaient, chacun à sa manière, que sonne l’heure du destin. Gilles veillait comme d’habitude aux affaires de la plantation, Judith vaquait avec un zèle nouveau à ses devoirs de maîtresse de maison, ne faisant plus qu’une courte promenade à cheval chaque matin et n’allant même plus jusqu’à son carbet. Moïse surveillait ses travailleurs car c’était le temps des labours et, à travers la plantation, les charrues ouvraient la riche terre noire, y traçaient les vagues profondes d’où surgiraient bientôt les prochaines moissons porteuses d’abondance. Pongo se consacrait tout entier à l’hôpital, négligeant, non sans quelque regret, son cher jardin pour s’efforcer de remplacer le médecin disparu. Ses jeunes aides s’efforçaient, eux, de le remplacer de leur mieux et accomplissaient ses ordres avec une touchante bonne volonté. Quant à la famille Gauthier, à l’exception de Pierre qui s’occupait plus spécialement de la petite ferme que Gilles avait installée pour subvenir aux besoins de la plantation, elle avait été tenue dans l’ignorance de la menace qui pesait sur le domaine. Connaissant la piété, un peu étroite, de Madalen et de sa mère, Gilles avait préféré qu’elles ne sachent rien de son conflit avec l’Église.
Tout ce monde accomplissait sa tâche comme si de rien n’était, uniquement attaché aux soins qu’exigeait « Haute-Savane » et Tournemine, retrouvant son fatalisme breton, choisissait de s’en remettre à un Dieu de justice et d’équité pour le tirer d’affaire, espérant seulement que le moment venu il consentirait à lui dicter les mots, les gestes nécessaires.