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Vint le dernier soir et jamais soir n’avait été plus doux. Assis sous la véranda, un verre de punch à la main, Gilles regardait avec une sorte d’angoisse le gros soleil rouge s’enfoncer dans un océan qui ressemblait à de l’or en fusion, souhaitant de tout son cœur qu’il ne reparût jamais si ses rayons matinaux devaient éclairer la ruine de ses efforts et de ses espoirs. Derrière le grand rideau de cactus se faisaient entendre des bribes de chansons, le cliquetis des traits et, parfois, le rire pointu des nègres rentrant des champs avec leurs mules. À l’intérieur de la maison, c’était la voix grave de Charlot gourmandant son bataillon de petites servantes en train de disposer le couvert et le tintement léger de l’argenterie et du cristal… Que resterait-il de tout cela demain ?

Avec un soupir, Gilles vida son verre, se leva et s’étira. Ce n’était pas le moment de se laisser aller aux pensées déprimantes mais au contraire celui de se préparer à la lutte. Il allait rentrer dans la maison quand un martèlement pressé de sabots, les sonnailles d’un couple de mules et le roulement des roues le retinrent dehors : un chariot chargé de meubles remontait l’allée des chênes. Deux hommes étaient sur le siège.

Mais déjà Gilles courait vers l’insolite attelage de déménagement qui lui arrivait. L’homme qui tenait les rênes d’une main ferme, c’était Liam Finnegan. Auprès de lui, un petit Chinois à barbiche blanche, en robe de soie bleu nuit, était assis avec une grande dignité, les mains au fond de ses larges manches.

Le maître de « Haute-Savane » était si heureux qu’il arracha pratiquement l’Irlandais de son siège et l’embrassa.

— Tu es revenu ! Dieu soit loué !

— J’ai faim, dit sobrement Finnegan, et j’ai encore plus soif. Voici mon honorable ami, M. Tsing-Tcha, qui veut bien honorer, pour ce soir, ta misérable maison de sa présence. Tu devrais dire à Charlot de faire ajouter deux couverts…

Mais l’ordre était inutile. Le majordome, lui aussi, avait vu les arrivants et criait, depuis le perron :

— Vous dînez avec nous, docteu’ ?

— Oui, Charlot. Et ce gentleman aussi.

— Qu’est-ce que tous ces meubles ? demanda Gilles. Tu as fait un héritage ? Ou bien tu as pillé une vente ?

— Mon logis manquait de meubles, dit gravement l’Irlandais. Mon ami Tsing-Tcha m’en a procuré de bien solides. Il y a surtout ce grand coffre qui me sera très utile pour ranger mes instruments, ajouta-t-il désignant une longue boîte d’ébène incrustée de fleurs et d’oiseaux de nacre dont le bout apparaissait sous un empilement de tables et de chaises. Je vais ranger le chariot derrière les cuisines pour qu’il ne gêne pas. On déchargera demain…

Bien qu’intrigué par cette soudaine passion d’un oiseau migrateur pour une bourgeoise installation, Gilles ne posa pas d’autre question, se contentant d’accueillir le vieux Chinois avec cette politesse raffinée de Versailles qui était presque aussi compliquée, bien qu’un peu moins fleurie, que celle du Céleste Empire.

Judith reçut M. Tsing-Tcha avec la grâce qu’elle déployait en toutes choses. La parfaite éducation que Mme de La Bourdonnaye lui avait dispensée jadis au couvent Notre-Dame-de-la-Joie lui permettait de recevoir aussi bien, et sans lever un sourcil, un prince du Saint-Empire ou un apothicaire chinois fleurant l’opium, l’encens et la girofle. Mais, en l’honneur de Finnegan, elle laissa de côté tout protocole pour donner libre cours à l’amitié.

— Enfin, vous voilà ! s’écria-t-elle en allant vivement à lui les deux mains tendues. Vous n’imaginez pas, cher docteur, comme nous avons été en peine de vous ! Je pensais, comme Gilles, que vous nous aviez oubliés.

Finnegan prit ses mains et y enfouit son visage que la joie faisait aussi rouge que ses cheveux.

— Comment pourrait-on vous oublier quand une fois on vous a vue, madame ? J’avais à faire chez M. Tsing-Tcha, tout simplement, et je vous supplie de me pardonner si je vous ai causé quelque inquiétude. Mais je ne dirai pas que je le regrette car vous venez de me donner une grande joie.

— Alors oublions tout et passons à table. Je ne connais pas vos coutumes, monsieur, dit-elle en se tournant vers le Chinois qui la regardait avec admiration, mais notre usage veut que l’hôte principal donne la main à la maîtresse de maison pour gagner sa place. Me donnerez-vous la vôtre ?

— Très indigne je suis de pareil bonheur ! articula Tsing-Tcha en se livrant à une série de cérémonieuses courbettes. Ma vile main dans celle, de nacre et d’ivoire, de la déesse du Soleil ? Je ne saurais.

Et, tirant de sa manche un ample mouchoir de légère soie bleue, il s’en couvrit la main avant de l’offrir à la jeune femme puis tous deux se mirent en marche vers la table fleurie, dont les cristaux étincelaient sous la longue flamme des bougies de cire fine. Gilles et Finnegan suivirent l’étrange couple, vigoureusement disparate, car Judith dépassait son hôte d’une bonne tête.

— J’ignorais, souffla Gilles, que les Chinois avaient un tel respect pour les dames européennes. C’est joli cette idée du mouchoir de soie…

— C’est surtout commode si l’on ne veut pas souiller un épiderme céleste au contact d’une diablesse étrangère, fit l’Irlandais mi-figue mi-raisin.

Il était tard et tout dormait dans la maison quand Gilles, Finnegan, Pongo, Moïse et Tsing-Tcha quittèrent le logis de l’Irlandais où ils étaient allés finir la soirée sous prétexte de goûter un fabuleux whisky rapporté du Cap par le médecin. Sans faire plus de bruit qu’une bande de chats, ils allèrent jusqu’au chariot de meubles, en tirèrent le coffre d’ébène et de nacre qui glissa sans peine de sous l’enchevêtrement ingénieusement équilibré des chaises et de la table qui le surmontaient. On ouvrit le coffre, on en tira un objet long et lourd, enveloppé d’une étoffe noire, que Moïse chargea sur son dos tandis que le coffre reprenait sa place. Puis toujours en silence, le petit cortège prit le chemin creux qui menait vers la clairière et la tombe des Ferronnet.

Une heure plus tard, Gilles refermait la grille du tombeau. Le lourd cercueil renfermait à présent le corps d’un vieux marin hollandais, assommé quelques jours plus tôt dans une rixe de cabaret et dont M. Tsing-Tcha avait discrètement récupéré le corps comme la chose lui arrivait parfois quand il souhaitait poursuivre ses expériences chimiques. À la demande et sur les indications de Finnegan, il s’était contenté de lui faire subir certaines transformations qui pouvaient l’aider à passer aisément pour le corps à demi momifié d’un homme enseveli depuis une grande année. Ainsi, la fameuse tache de vin sur la joue gauche avait été habilement imitée grâce au procédé usité normalement pour les tatouages de marins. Le corps avait été revêtu d’habits de soie, semblables à ceux dont l’Irlandais avait gardé le souvenir, coiffé d’une perruque blanche convenablement ternie, ainsi d’ailleurs que les vêtements, et l’on avait même poussé le souci du détail jusqu’à orner l’annulaire du pseudo Ferronnet d’une chevalière gravée à ses armes.

Avant de rabattre le couvercle, Finnegan avait longuement contemplé le résultat de l’industrie chinoise.

— Tu crois que cela va marcher ? avait soufflé Gilles.

— Je l’espère bien. Pour moi qui ai connu le vieux monsieur, c’est tout à fait étonnant. Vous êtes un grand artiste, monsieur Tsing-Tcha.

Le Chinois s’inclina avec le large sourire d’une prima donna sous les applaudissements, visiblement ravi.

— Merci grandement ! L’homme misérable et maladroit peut se dépasser lui-même et atteindre au chef-d’œuvre quand il est convenablement stimulé. Pour l’indigne Tsing-Tcha, il n’est de meilleur stimulant que l’or, cette forme terrestre du soleil, et son ami aux yeux couleur d’herbe lui en a promis s’il réussissait.