— Ce que je vais dire va sans doute sembler paradoxal, mais je crois que seuls les libertins ont véritablement atteint l’égalité des sexes. Aucun de nous deux ne se sacrifie, ne cherche de compromis, ne simule ni ne dissimule, ou ne se force à faire plaisir à l’autre. J’ajoute que, malgré nos partenaires multiples, jamais nous n’éprouvons de plaisir plus intense que quand nous nous retrouvons tous deux, seuls, à la maison, dans notre lit. L’amour que j’éprouve pour Carole reste le plus puissant aphrodisiaque que je connaisse.
L’auditoire, conquis jusqu’alors, s’interrogeait maintenant sur la présence du libertin dans les murs. Si malgré ses propos crus il ne s’était jamais montré indécent, il risquait de le devenir s’il persistait à faire étalage de son bonheur conjugal et de ses talents de queutard. À moins qu’il ne justifie au plus vite son passage dans la confrérie, elle allait voir en lui un odieux provocateur, et l’on assisterait peut-être ce soir à une toute première tentative de lynchage.
Pour n’avoir rien écouté depuis le début de la séance, Denis Benitez n’attendait rien de la suite. Et pourtant, après de longues semaines, il était présent. À la brasserie, on avait salué la renaissance de l’enfant prodigue, moins souriant qu’à l’habitude, mais prêt pour une convalescence active — servir un poireau vinaigrette avec un chou farci à suivre était pour Denis une preuve tangible de son retour au réel. À raison de trois cents couverts par jour, il renouait avec l’espèce humaine. Il acceptait les doubles services et s’attardait même après la fermeture ; l’énergie ne manquait pas. Tous y voyaient un souci de rattraper le temps perdu et tous se trompaient : il fuyait son appartement depuis qu’une intruse s’y était installée.
Le soir même où cette créature avait posé le pied en travers de sa porte, les dernières certitudes de Denis s’étaient effondrées. Les quatre murs qui le protégeaient du dehors étaient aujourd’hui le théâtre de situations absurdes et démesurées. Le refuge était devenu la zone dangereuse, et le vaste monde extérieur, le refuge. Ah si les hommes de passage dans cette confrérie savaient à quel point leur histoire, qu’ils pensaient exceptionnelle, paraissait bien insignifiante comparée à son calvaire ! Mais si à l’époque on l’avait écouté avec apitoiement, on l’aurait pris cette fois pour un désespéré que son célibat avait plongé dans la confusion mentale.
Après un léger silence qui annonçait un épilogue, Laurent se demandait lui aussi pourquoi il avait éprouvé le besoin de raconter sa vie intime à des inconnus, jaloux de sa saine débauche.
— Je fais partie de ceux qui croient que toute vie terrestre est soumise à une logique et un équilibre, que tout bonheur a son prix, que toute médaille a son revers, même si nous n’en prenons conscience qu’à l’heure du dernier bilan. Après avoir fait l’amour avec un millier de femmes, j’ai peut-être contredit une loi naturelle et je pourrais craindre une contrepartie, je pourrais m’attendre à faire le sacrifice d’un bien précieux. Au jour d’aujourd’hui, je ne saurais dire lequel. Mais je vous promets que si pareil malheur me frappe, vous en serez les premiers informés.
À peine les bières servies, Denis, Philippe et Yves trinquèrent à la santé de Laurent le libertin et lui rendirent hommage comme s’il était présent.
— Ce soir encore, je viens d’apprendre quelque chose, dit Yves. Les femmes, ça conserve !
— Pas tout à fait, ajouta Philippe. Ce qui conserve, c’est de ne pas se prendre le chou avec elles.
Il avait à dessein utilisé une expression de Mia qui prenait sa place en pareil contexte. Dans un cercle littéraire, il aurait sans doute formulé de manière différente cette idée que seuls les très rares hommes affranchis à la fois de leur émotivité, de leur jalousie, et de leur instinct de prédateur atteignaient l’éternel bonheur de la chair.
Denis acquiesça d’un sourire. Que n’aurait-il donné pour une once de désinvolture avec les femmes ? Cesser de voir en elles des êtres tantôt magiques, tantôt diaboliques, pour les considérer comme des individus à la mécanique certes délicate mais pas plus complexe que la sienne.
Le verre à la main, ils bavardèrent sans plus rien évoquer de la séance passée. Aucun n’aborda de sujet trop personnel, ni ne se montra curieux du devenir des deux autres, et pourtant, depuis leur rencontre, chacun avait vécu des événements bien plus déroutants que ceux évoqués en public.
Philippe résistait à l’envie de raconter sa nuit avec l’une des femmes les plus convoitées au monde — et quel homme ne rêverait d’un pareil aveu entre deux mousses ? Rendre jaloux les copains importait moins que le besoin de décrire, pour la toute première fois, cette liaison extravagante. Passé un moment de stupeur, il aurait répondu à leurs questions pressantes, moins par forfanterie que pour voir sa belle à travers les yeux du quidam. Par superstition, il aurait commencé par Tout nous sépare, parce qu’il avait appris à ses dépens que les histoires qui commençaient par Nous sommes faits l’un pour l’autre tournaient court. Il aurait déclaré aussi ne pas être amoureux : Je suis sujet au coup de foudre et ça n’en est pas un. Ni Denis ni Yves ne l’auraient cru et, pour les en convaincre, il leur aurait raconté son tout premier, à l’âge de dix-huit ans. Deux années de passion, suivies de trois mois de vie commune dans une chambre de bonne pour s’en guérir. Près de dix ans plus tard, il y avait eu Juliette. Tout ce qui avait suivi depuis dans la vie de Philippe n’avait été qu’une ère post-Juliette, un après. Même Mia faisait partie de cette suite, mais la plus délicieuse, la plus inespérée. Denis et Yves l’auraient sommé de la décrire en vrai, et Philippe aurait tenté cet exercice imposé, mais comment décrire Mia sinon comme une demoiselle capable de simplicité, avec la naïveté d’une jeune femme de son âge, et le caractère aguerri d’une jeune femme de son époque ? Encombrée par l’image que le monde lui renvoyait d’elle-même, mais consciente que tout ce tintamarre ne durerait pas, et que déjà la vie lui réservait des épisodes bien plus authentiques. Au risque de les déconcerter, il aurait dépeint une créature aquatique, insulaire dans l’âme, qui même en plein Paris vivait comme au bord de l’océan. Ainsi la voyait-il, ce jeudi soir-là, mais Philippe ne romprait pas leur pacte et maintiendrait leur idylle secrète le temps voulu.
Le secret d’Yves, bien moins romantique, n’en était pas plus avouable. Si une femme était apparue dans sa vie, il n’aurait pas hésité à s’en réjouir devant témoins, mais dix ? Quel prénom choisir ? Celui de Sibylle, de Claire, de Jessica, de Samia ? Comment présenter Sibylle sinon comme une brune aux yeux gris, la quarantaine, un corps capable de prendre des poses d’une indécence interdite par la loi ? Et que dire de Lili, la cérébrale Lili ? Avant que d’être une paire de fesses, elle était une épaule où se réfugiaient les hommes en perdition — un gars comme Yves qui, au lieu d’aller draguer, payait des prostituées pour la nuit, en avait forcément gros sur le cœur. Mais les questions qu’elle lui avait posées renseignaient surtout sur elle-même, et si Yves avait tenu bon en ne prononçant jamais le nom de Pauline, Lili avait craqué en décrivant les avanies que son ex-mari lui avait fait subir. Claire avait été plus réservée, presque timide, sans doute honteuse de se prostituer, avouant son manque d’expérience à Yves qui en avait si peu. Elle avait improvisé des gestes qu’elle pensait être ceux d’une pro, tous maladroits. À n’en pas douter, il avait été un de ses tout premiers clients, et sûrement l’un des derniers. Puis il avait rencontré Jessica par l’entremise de Sibylle, Samia lui avait été envoyée par Jessica, mais à toutes celles-là, Yves préférait déjà Agnieszka, qu’il ne connaissait pas encore, mais dont Kris lui avait vanté les charmes.