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— Si l’on s’était connus par le passé, moi je ne vous aurais pas oublié…

* * *

— Tu verras, elle fait l’amour en version originale, et elle sait boire. Ne lui propose pas le mariage, elle serait capable d’accepter, mais pas pour tes beaux yeux.

Yves n’avait su résister au portrait que Kris avait fait d’Agnieszka. Rendez-vous fut pris pour un samedi après-midi, avec en perspective, si affinités, un week-end à huis clos. Il ouvrit sa porte à la plus jolie surprise de ces dernières semaines : des yeux comme des perles noires dans un écrin de blondeur, des pommettes saillantes, des lèvres de corail. La belle Polonaise ôta son imperméable, découvrit ses épaules, fit jaillir son décolleté, lissa sa robe de satin sur ses hanches, puis s’installa dans un fauteuil, attendant de son hôte qu’il prenne la direction des opérations. Yves se lança dans une longue phrase d’accueil à laquelle elle ne comprit que le mot thé, qu’elle accepta d’un simple yes.

— Depuis combien de temps vivez-vous en France ?

— … ?

— In France ? Long ago ?

— Un on, répondit-elle en dressant le pouce.

— On dit toujours que les gens qui vivent dans les pays de l’Est sont doués pour les langues.

— … ?

— Je parle aussi peu l’anglais que vous le français. Just a little english.

D’un hochement de tête, elle reprit ce little à son compte. Ils se sourirent à nouveau puis dégustèrent leur jasmin brûlant dans un silence impossible à meubler. Afin de chasser un soupçon, il demanda :

— Est-il réellement possible de se prostituer sans prononcer la moindre parole intelligible ?

— … ?

— Ou bien me prenez-vous pour un demeuré ?

— … ?

— Peut-être parlez-vous bien mieux le français que vous ne le prétendez, afin de profiter d’un avantage qui pourrait avoir son importance par la suite ?

Agnieszka craignit d’avoir affaire à un de ces clients qui éprouvaient le besoin de raconter leur vie, de déballer ce qu’ils taisaient à leur femme, de bavarder pour cacher leur nervosité — le week-end s’annonçait comme un interminable malentendu. Elle savait livrer son corps à de parfaits inconnus sans rien avoir à leur dire.

— Czy pan chce, żebym została na cały weekend ? dit-elle en montrant l’horloge murale.

— … Je pensais que c’était d’accord avec Kris. Vous voyez, Kris ?

— Tak, tak, Kris, jest tak jak się umawialiśmy. All weekend ? To jest ciągle aktualne ?

— Jusqu’à lundi matin, c’est possible, pour vous ? Monday morning ?

— Yes, monday morning, ok.

Sans recompter, elle rangea dans son sac les billets qu’il lui tendit. Puis il y eut un dernier sourire et un nouveau silence, chacun attendant que l’autre les soulage d’une chape de gravité. La belle muette ne se décidait pas à prendre elle-même le chemin de l’alcôve, le seul geste qui, selon Yves, eût pu se faire sans mot dire, et dont toutes les autres le dispensaient ; Kris s’installait dans son lit comme une maîtresse de toujours ; Marie-Ange enlevait ses chaussures à peine arrivée ; Samia disait : J’ai mis un truc spécial, tu veux voir ? ; et la frénétique Céline passait d’autorité la main sous la chemise d’Yves pour lui caresser le torse. Agnieszka se contentait d’attendre, habituée à ce que le barrage de la langue l’affranchisse de toute initiative. Yves s’en irrita presque, estimant payer assez cher pour ne plus avoir à accomplir cette manœuvre qui lui rappelait ses atermoiements de jeune homme, et qui l’avait peut-être empêché de vivre une carrière de Casanova — saura-t-on combien d’hommes s’étaient mariés pour ne plus se contraindre à ce geste-là. Ce tout premier instant d’intimité, signal de tous les autres, où le mâle se doit d’oser, au risque du camouflet, du rejet, d’une méprise. Cette impulsion qui, à force d’être préméditée et sans cesse repoussée, n’en était jamais une. L’homme qui payait les femmes n’avait plus à en passer par là, nom de Dieu, et pourtant, ce soir, Yves dut se résoudre à prononcer quelques mots qu’elle ne comprendrait pas mais dont l’intonation ne laissait aucun doute.

Elle fit glisser à terre sa robe, ses bas, puis se coucha dans son ensemble caraco et boxer short en soie noir. Redoutant de n’être pas compris, Yves se retint de dire : Prends-moi dans ta bouche, là, tout de suite, et posa la main sur la nuque d’Agnieszka, la dirigea vers sa queue qu’elle aspira d’un coup. Il s’abandonna un moment, puis caressa à travers le tissu le dos de sa partenaire, insinua la main dans son short, qu’elle ôta sans délaisser son ouvrage. Il attira à lui cette croupe et frotta son visage contre un sexe chaud, ruisselant, déjà ouvert, et ce geste-là lui parut bien plus naturel que tant d’autres.

* * *

— Mia ? Je te propose de passer le week-end dans un lieu qui serait pour toi un sommet d’exotisme.

— Tu sais que pour m’épater en matière d’exotisme…

— Un lieu chargé d’Histoire, qui serait à sa manière comme une synthèse de toutes les cultures humaines. Plein d’un savant désordre, mais propice à l’introspection. Un des très rares espaces au monde encore préservés du chaos des technologies, où l’on peut s’écouter penser, où l’épure du décor favorise la paix intérieure.

— Où ça ?

— Chez moi.

Son trois-pièces au cœur du Quartier latin gardait malgré les années un faux air bohème. Un parquet grinçant, des murs recouverts de bibliothèques et de dossiers, une odeur de papier journal et d’encens, une cuisine de vieux garçon, une chambre à coucher d’étudiant. Pour Philippe, il s’agissait d’un test : Mia était-elle prête à se passer de son habituel confort de V.I.P. pour s’immerger dans un univers à l’opposé du sien ? Était-elle, tout simplement, curieuse de lui ?

Elle arriva le samedi en fin d’après-midi, se posa dans un fauteuil hors d’âge et n’en bougea plus, comme prisonnière d’une citadelle de savoir.

— Sais-tu que se sont assis dans ce fauteuil tout ce que la France compte d’esprits critiques ? Des éditorialistes encartés, des chercheurs persévérants, des essayistes désenchantés, des ethnologues centenaires, des biographes impitoyables, des universitaires affligés, des catastrophistes bons-vivants, des crypto-nietzschéens, des postexistentialistes, des visionnaires désabusés, des académiciens toujours verts, et même un ou deux ministres en mal de repères. Tu es sans doute la première top model.

Mia, fascinée par tant de rigorisme, légèrement étourdie par l’écrasante quantité d’ouvrages autour d’elle, posa la plus prévisible des questions :

— As-tu vraiment lu tous ces bouquins ?

— Presque tous. Pour les autres, c’est prévu.

— Même L’économie des sociétés primitives ? dit-elle en saisissant un volume au hasard.

— Passionnant !

Elle posa une autre question, plus sensible, sur ses propres lacunes, son manque absolu de références, en s’excluant elle-même des sphères de la pensée — à force de côtoyer un philosophe connu, ce complexe-là avait fini par apparaître. Quand elle avait tenté de lire son essai sur la mémoire-miroir, elle avait eu l’impression que cent autres lui manquaient pour tenter de le comprendre. Entre les renvois à Platon, les références à une tribu océanienne et les citations de Spinoza, elle s’était perdue entre divers concepts qui tous avaient déjà été traités par des dizaines d’ouvrages répertoriés dans la bibliographie. Chaque fois que, dans la vie, elle pensait avoir découvert une vérité essentielle, celle-ci était contredite une heure plus tard par un autre courant de pensée. Il n’était pas rare de voir le philosophe démenti par le psychanalyste, le psychanalyste par le chimiste, le chimiste par le sociologue, et le sociologue par le philosophe.