— Alors on fait quoi, nous autres, sinon abdiquer ?
Hors de son territoire, Philippe aurait fourni une réponse toute faite, puisque le point que soulevait Mia — y a-t-il du sens au sens ? — lui revenait à la figure comme une tarte à la crème. Ce soir-là, enveloppé dans ses bibliothèques comme dans un bon vieux manteau, il avait envie d’encourager les premiers pas timorés de sa compagne sur des sentiers, battus pour lui, mais en friche pour tant d’autres. Il devait chasser en elle l’idée que la vie intellectuelle était un puzzle infini dont il lui manquerait toujours une pièce. La débarrasser de l’idée de comprendre pour se donner une chance de ressentir. Être à l’écoute d’elle-même et non des injonctions contradictoires des meneurs d’opinion, aussi bien les sincères que les imposteurs. Lui démontrer que celui qui confesse n’avoir ni l’outil ni la matière a déjà tant de convictions, de vécu, d’intuitions, qu’il suffirait d’un simple déclic pour combiner entre elles ses propres expériences, et connaître une épiphanie, une de ces illuminations qui frappent si fort qu’elles éclairent à jamais le chemin qui reste à parcourir.
À la suite de quoi, ils firent l’amour, sans se demander si cela avait du sens.
Agnieszka et Yves s’étreignirent jusque tard en laissant échapper de petits soupirs intelligibles en toutes langues. Elle semblait prendre du plaisir à sa séance de travail, et quand bien même ce n’aurait pas été le cas, Yves lui était reconnaissant d’avoir fait preuve d’une belle ardeur. À deux heures du matin, il agença sur la table une série de zakouskis choisis le matin même chez un traiteur polonais, puis sortit du congélateur une bouteille de vodka rouge et deux petits verres givrés.
— A kiedy przyjmujesz Szwedkę, to podajesz akwawitę ?
À son intonation, il crut saisir un soupçon d’ironie.
— J’ai fait un détour par le Xe arrondissement pour trouver ces trucs-là. Dis-moi ce que tu en penses.
Elle avala d’un trait son shot de vodka au piment et se tapota la poitrine du plat de la main pour faire passer la brûlure.
— Pieprzówka… Nie wiedziałeś o tym, ale trafiłeś akurat na taką jaką lubię.
Agnieszka, elle aussi, avait renoncé à l’idée de communiquer, du moins par la parole, et s’amusait, tout comme Yves, à bavarder sans se soucier d’être comprise — après tout, qu’avaient-ils à se dire de si précieux ? En savourant un second pirojki, elle brandit son verre déjà vide. La sensation d’apaisement que lui procura la vodka en annonçait une autre : elle allait gagner durant ces deux jours de quoi partir en thalasso pour rattraper des milliers de nuits de retard, et abandonner son corps à des mains expertes mais dénuées d’intentions malignes.
À la brasserie, le service du samedi soir se terminait vers les deux heures et se prolongeait souvent par un verre au comptoir, le temps pour la brigade de coordonner le prochain planning avant la coupure du dimanche. Après s’être étourdi d’un calva bien tassé, Denis était rentré se glisser dans son lit sans réveiller l’intruse — c’était le terme qui la désignait le mieux, comme le rappel permanent d’un danger. Il dormit jusque tard mais pas encore assez pour se réparer de la fatigue accumulée par les horaires qu’il s’imposait. Il sentit son palais lui réclamer une tasse de thé et se leva, traversa le salon sans y faire de mauvaise rencontre, mais une vision d’épouvante l’attendait en cuisine : Marie-Jeanne, l’éponge à la main, remettait un peu d’ordre et nettoyait les surfaces.
— Qui vous a permis de toucher à quoi que ce soit ?
— … ?
— Au cas où vous ne le sauriez pas, je travaille dans la restauration. Je sais ce qu’est une cuisine et comment on la tient.
— J’ai juste déplacé quelques ustensiles posés sur le plan de travail, mais je ne le ferai plus.
— Si on se laisse envahir par le bordel pendant le service on est foutus, mais ce que vous avez vu sur le plan de travail n’en était pas.
— Désolée…
— Vous vous êtes dit quoi ? Tant qu’à être ici autant me rendre utile ? Ou bien quelque chose du genre : « Ah ces hommes, dès qu’on les met dans une cuisine… » ?
— Rien de tout ça.
— N’essayez pas de vous rendre utile, vous ne serez jamais utile dans cette maison. Vous êtes le contraire de l’utile, vous encombrez. Si encore j’habitais dans un palace, avec des couloirs à perte de vue et des enfilades de pièces dans lesquelles je n’entre jamais, je pourrais un jour, par hasard, pousser la porte d’un débarras et vous y trouver, auquel cas je la refermerais illico et vous y laisserais en prenant soin de vous oublier. Mais là ! Vous vivez dans le salon ! La pièce centrale ! On entre et on tombe sur vous !
— Vous trouvez que je prends beaucoup de place ? Pourtant je m’efforce de ne rien laisser traîner.
Toute la vie de l’intruse semblait contenue dans un bagage noir à roulettes, toujours fermé, glissé entre l’armoire et le bras de la banquette. Pas d’accessoires apparents, de brosse à cheveux, de sac à main, de téléphone portable, de lotions diverses, rien sinon deux ou trois livres, quelques magazines et une paire de lunettes de lecture, le tout rangé en pile derrière l’autre bras de la banquette.
— Vous ne travaillez donc pas ? Vous n’avez pas besoin de gagner votre vie ?
— Pas en ce moment.
— Vous êtes riche ? Rentière ?
— Non, mais je change de travail régulièrement. En ce moment, je suis entre deux.
— Entre deux quoi ? Ça dure combien de temps, vos entre deux ?
— Je peux vous donner des détails, mais ça ne présente pas beaucoup d’intérêt.
— Entre deux quoi, bordel ?
— J’ai longtemps tenu une boutique de jouets, puis j’ai été administratrice dans un petit musée d’artisanat local, et puis j’en ai eu marre et j’ai ouvert avec une amie une agence de voyages qui a bien marché, mais j’en ai eu marre aussi alors je lui ai revendu mes parts, et depuis j’hésite à retrouver ma sœur qui vit avec sa famille à Nouméa. On m’a déjà proposé un job qui consiste à coordonner les tour-operators de la métropole.
Denis s’assit sur un coin de chaise et resta un moment immobile, hésitant entre une position de repli et un assaut dont il n’avait pas la force. Avec un détachement dont elle était seule capable, Marie-Jeanne Pereyres venait de lui résumer les vingt dernières années de sa vie, tout en s’interrogeant sur les vingt à suivre — avec elle, l’outre-mer n’avait qu’à bien se tenir. Pour répondre à une question qu’il n’avait pas posée, elle ajouta :
— C’est quand même un grand saut vers l’inconnu.
Elle semblait sincère, étrangère à toute ironie, oubliant un instant qu’elle avait envahi le territoire d’un homme dont elle prétendait ne rien savoir. Ainsi donc, il n’avait rien, lui, Denis Benitez, d’un grand saut vers l’inconnu, il n’intimidait pas, il n’encourageait à aucune prudence, il ne représentait aucun mystère, on pouvait même planter son bivouac chez lui sans se demander si l’on enfreignait une quelconque loi. Certes, il n’avait jamais vécu qu’une seule vie, une vie de serveur, la vie d’un serveur qui en aucun cas n’avait songé à créer sa propre affaire, une vie d’éternel serveur qui se serait bien casé à l’âge mûr avec une compagne, transparente et pas fière, une fille dans son genre, le contraire d’une Marie-Jeanne Pereyres. Alors pourquoi celle-ci, femme indépendante, déterminée, capable de forcer les obstacles, hésitait-elle entre une destination tropicale et un canapé pourri, au milieu d’une pièce sans lumière naturelle, dans un appartement cerné par la grisaille parisienne ?