— Là-bas, dans la clairière, au pied de cet arbre ?
— Moim zdaniem tam jest za płasko.
Agnieszka accompagna sa moue hésitante d’un mouvement du bras qui semblait décrire un relief plus vallonné. Yves remit en marche le scooter en direction du nord, et ce fut elle qui, cinq minutes plus tard, en traversant la forêt de Saint-Cloud, pointa une colline arborée, très isolée, irrésistible. Ils s’installèrent au sommet et partagèrent des sandwichs en bavardant chacun dans sa langue — peut-être se confièrent-ils des secrets que l’autre ne serait jamais en mesure de trahir. En fin d’après-midi, il l’attira à lui, releva sa jupe et s’introduisit en elle, leurs deux corps offerts au soleil et au vent du printemps.
En la prenant là, Yves connut un moment de suprême harmonie, ignoré jusqu’alors, un état de plénitude où les forces telluriques et solaires fusionnaient à travers lui. Il était au centre de tout, d’elle, de la nature, de l’univers, et si la terre tournait encore, ils en étaient le pivot.
Tout vibrants de leur ardeur, calés dans l’humus, protégés par l’arbre, apaisés par le soleil et la brise, la pute et son client recréaient autour d’eux le paradis perdu des vierges et des innocents.
À 11 h 45, un taxi vint les chercher à la sortie de l’aérodrome d’Avignon, pour les déposer trente kilomètres plus loin, dans le petit village des Baux-de-Provence, où, à l’ombre d’un mas, une famille piaffait d’impatience à l’arrivée du nouveau fiancé de Mia. Philippe avait trop subi d’examens dans sa vie pour se laisser impressionner par celui-là. Durant le déjeuner, il s’amusa à jouer le gendre idéal au bras d’une Mia bien plus nerveuse que lui. Il s’étonna de la voir redevenir petite fille auprès de sa Mamina, se laisser taquiner par son frère aîné, et s’enquérir de tout le village, voisins et commerçants, évoquant pour chacun une anecdote d’enfance. Elle abandonnait son habituel métalangage où se mêlaient des locutions cosmopolites, des raccourcis issus de la haute couture, et quantité d’inutiles anglicismes. Face aux siens, elle retrouvait l’accent du coin, une langue émaillée de tournures provençales et d’expressions purement idiomatiques issues du patrimoine familial. On plaça Philippe à côté de Roland, le père, pressé de faire subir au philosophe une interview finement préparée.
— Tu sais que papa a lu un de tes livres ?
En apprenant que sa fille fréquentait un intellectuel reconnu, Roland s’était procuré son ouvrage le plus accessible aux dires de la libraire. Avec patience, concentration, il s’était attaqué à Oraison d’attente, un essai sur le temps qui passe, sur le temps que perd l’homme moderne à trop vouloir le vaincre. Roland lui fit un commentaire élogieux sur des théories dont il pensait avoir cerné l’essentiel, et Philippe accepta l’hommage de cet homme sans prétention, qui s’était accroché à sa lecture avec détermination, même s’il n’en avait retenu que le premier moût. Pour lui rendre hommage à son tour, Philippe engagea un jeu de dialectique légère et polie, laissant le père oser des parallèles entre Oraison d’attente et sa propre expérience du temps qui passe. Philippe, qui savait se mettre au niveau de ses interlocuteurs les moins agiles — il s’y employait régulièrement avec des présentateurs télé — soulignait les points les plus pertinents et posait des questions auxquelles Roland, enhardi par le vin rosé, se piquait de répondre. Au final, autour de la table, les convives assistaient à une aimable joute verbale où l’homme des livres et l’homme du terroir échangeaient, sur un thème éternel, des vérités premières.
Un peu plus tard, en lui faisant visiter le jardin, Mia, l’œil embué, se jeta au cou de son amoureux pour le remercier du plus beau cadeau dont elle pût rêver : Philippe avait fait de son père un philosophe, et pour le reste de ses jours.
Chapitre 6
— Tout le monde sait que la première ruse du diable est de revêtir les oripeaux de la modestie, de la candeur et de l’abnégation. Quand Manon est entrée dans mon bureau pour un entretien d’embauche, elle avait le C.V. d’une orpheline en détresse. Mais que de bonne volonté et de promesses !
Depuis plusieurs semaines, Denis Benitez, Yves Lehaleur et Philippe Saint-Jean se tenaient côte à côte et ne se privaient pas d’un coup de coude complice ou d’une messe basse durant les interventions.
— Au fil des mois, elle a gagné en aplomb, se révélant une alliée à qui personne ne résistait, pas même moi. Si l’on y ajoute un mariage vacillant et une crise de la cinquantaine, je n’ai pas su éviter un piège vieux comme la libre entreprise, celui du patron qui couche avec sa secrétaire.
N’étant ni l’un ni l’autre, Denis Benitez laissa à pareil cliché le bénéfice du doute, puis relâcha son attention. Faute d’avoir le courage de se lever et de dévoiler l’existence de l’intruse, il attendait de ces rendez-vous du jeudi un impossible miracle : croiser un cas de figure proche du sien. Mais comment croire un seul instant que son étrange histoire connaissait un précédent ? Qui avait souffert, comme lui, d’une présence inexpliquée dans ses murs ? Dans un premier temps, il l’avait imaginée surgie du passé pour lui faire expier une faute mais, à force de la côtoyer, à la fois si présente et si discrète, il s’aventurait vers une hypothèse à l’exact opposé. Quelle serait la première raison d’une femme de s’installer chez un homme, sinon pour le voir, l’entendre, sentir sa présence, et faire partie de sa vie coûte que coûte ?
L’intruse était-elle de ces secrètes amoureuses qui soupirent dans l’ombre d’un homme adulé ? En frappant à sa porte, avait-elle franchi un pas qu’aucune autre n’osait ? Était-il hors de question pour un homme comme lui de susciter un sentiment démesuré, indéfectible ? Pourquoi ne pas imaginer Marie-Jeanne Pereyres en femme passionnée qui s’imposait à lui comme l’évidence en personne ?
— Peu de temps après, je suis tombé malade. Alité plusieurs semaines, sans réactions, vidé de mes forces, incapable de prononcer un mot. Les médecins n’ont rien diagnostiqué, sinon une sorte d’aphasie bien différente d’une dépression, et dont j’étais le seul à connaître l’origine. Au fond de moi, je savais que la présence de Manon dans ma vie allait chasser toutes les autres, et cette certitude-là m’avait rendu malade. Il est clair que beaucoup d’entre vous se sont effondrés à cause d’une femme, sinon votre confrérie n’existerait pas.
L’assistance avait pour règle de ne pas réagir, même si certains, dont Philippe Saint-Jean, se sentaient concernés. Naguère, Juliette avait inspiré en lui un sentiment si intense qu’il s’était, tout comme le témoin, écroulé à terre. Un médecin avait prescrit une série d’examens, tous inutiles, car pour se remettre d’un tel séisme dans sa vie, Philippe avait juste besoin de la main de Juliette dans la sienne — seule celle qui avait déclenché la maladie avait le pouvoir de le soigner. Deux semaines plus tard, quand il eut retrouvé l’usage de la parole et de ses jambes, elle s’était installée chez lui pour de bon. Leur première année fut à ce point fusionnelle que, de peur d’être séparés une heure durant, ils s’accompagnaient l’un l’autre à leurs rendez-vous respectifs, et ce jusqu’à ce que plus personne ne leur fixe rendez-vous. Philippe n’oublierait jamais ce matin où Juliette était sortie faire des courses, seule, et en était revenue avec un œil au beurre noir pour avoir glissé sur le carrelage d’une boutique. Il en avait tiré des interprétations freudiennes : Juliette s’était punie de cette toute première séparation, comme elle avait puni l’homme de sa vie de la laisser s’éloigner, et cette culpabilité-là ressemblait de façon troublante au coquard que laisse un homme brutal. Ils se savaient infréquentables pour les tiers, abêtis, roucoulants, mais incapables de faire autrement : ils ne retourneraient dans le monde que rassasiés l’un de l’autre.