— La passion est une maladie grave, une drogue dure. Après les premières exultations s’installent le travail obsessionnel, puis la dépendance. Manon quand j’ouvrais l’œil, Manon quand je riais, Manon quand je pleurais, Manon dans mes rêves. Une seule réponse à toutes les questions, à tous les désirs, à tous les doutes : Manon. Quelle heure est-il ? Manon. Vous prendrez bien un peu de dessert ? Manon. Tiens, le temps est à l’orage. Manon.
Par bonheur, Yves Lehaleur s’était débarrassé de ces sentiments dévastateurs, épuisants, qui abandonnaient derrière eux des êtres en friche. Il remercia le ciel de lui laisser le cœur en paix et la queue vagabonde. À la dérobée, il sortit son téléphone pour voir si Kris avait laissé un message. Depuis le matin, il tentait de prendre rendez-vous, moins pour coucher avec elle que pour lui raconter dans le détail, et sur le ton de l’ironie, une soirée calamiteuse passée avec une dénommée Brigitte. Elle m’a épuisé, ta collègue, et pas comme j’aurais voulu. Rappelle-moi. Avant même d’avoir ôté son manteau, Brigitte avait répondu à un appel en s’excusant par avance : Je ne décroche jamais, mais là je suis obligée. Par discrétion, Yves s’était enfermé dans la cuisine sans toutefois échapper à des bribes de conversation. Le docteur est venu ?… La carte Vitale est dans le tiroir du buffet, où veux-tu qu’elle soit ?… Pour la puce, il reste du poisson pané, fais-lui des coquillettes. Yves était réapparu la tête pleine de scénarios d’un non-érotisme parfait : Brigitte qui travaille de jour et se prostitue la nuit parce qu’un mari au chômage ne l’aide plus à joindre les deux bouts. Un mari qui se sent à l’étroit dans le costume du maquereau passif, mais les temps sont durs. Et la puce qui demande, devant son plat de coquillettes : Pourquoi maman est jamais là le soir ? À peine son téléphone rangé, elle avait abordé la question financière : 200 € pour deux heures, ensuite je dois rentrer. De toutes les femmes qu’il avait reçues, aucune ne lui avait donné à ce point l’impression d’être au travail, persuadée de détenir un pouvoir qu’elle n’avait pas, celui d’embraser les sens d’un homme qui la paie — ce fut sans doute le point le plus exaspérant, cette outrecuidance de se prétendre prostituée, comme s’il suffisait d’ouvrir les jambes. Malgré tout, il s’était figuré qu’en bavardant durant la première heure, il allait la désirer assez pour la culbuter durant la deuxième, mais chaque parole échangée les avait coincés dans le réel, et le plus pragmatique qui soit, celui du temps qui file aussi vite que le crédit. En voulant jouer les pros, elle l’avait tutoyé : De quoi t’as envie ? Yves avait entendu pour la première fois ce que ces simples mots recelaient de vulgaire. De guerre lasse, il lui avait proposé un marché : il la laissait partir sans même avoir à se déshabiller, à condition de lui avouer toute la profondeur de son drame. Quel drame ? De quoi tu parles ? Tu veux savoir pourquoi je fais la pute ? Yves avait dû reformuler sa question : quel drame terrible empêchait Brigitte d’être auprès de son enfant malade en ce moment même ? Parce que seule une héroïne de Zola pouvait connaître le destin tragique d’une femme qui se prostitue pour acheter des médicaments à son gosse. Yves en voulait pour ses 200 € et s’attendait à du grandiose, une malédiction ancestrale, une enfance rongée par le secret, un amour passionné pour un monstre, une trahison dantesque. Brigitte s’était contentée de mentionner une pension alimentaire qui n’arrivait jamais, un nouveau compagnon criblé de dettes, et d’opiniâtres huissiers. Puis elle s’en était allée, plus riche de quelques billets, mais délestée d’une fade vérité que personne ne lui avait soutirée jusqu’alors.
— La suite s’est précipitée. Je quitte ma famille pour vivre dans un meublé. Manon m’y rejoint les premiers temps. Nous rêvons à notre avenir rayonnant de passion et de pouvoir. Je me ruine pour lui offrir tout ce qu’elle désire, je m’endette pour bâtir la maison de nos rêves, dont elle sera l’unique propriétaire — je me souviens d’avoir insisté : S’il m’arrive quelque chose, je veux que tu sois à l’abri. Au bureau, elle se propose de me soulager des dossiers les plus routiniers, puis m’incite à jouer une subtile partie d’échecs au sein de la compagnie. Un jour, elle me tend dans un parapheur l’équivalent de mon arrêt de mort, que je signe sans même le lire. Puis elle accepte une promotion et commence un étonnant parcours dans la boîte. Elle dîne la plupart du temps avec des collègues, puis certains patrons. Il faut passer des alliances, me dit-elle. Elle rentre de plus en plus tard, et quand je m’en plains elle me fait taire au creux du lit. Elle repousse la date du mariage sous divers prétextes et m’assure avoir arrêté la pilule. Un matin, je la vois siéger parmi nous à la direction générale. Le lendemain elle me quitte.
Yves ne croyait à rien de ce stéréotype où l’homme se voit tomber dans les rets d’une créature vénéneuse. À n’en pas douter, ce gars mentait, car à quoi bon diaboliser à ce point sa maîtresse sinon pour s’affranchir de la faute originelle ? Pourquoi vouloir convaincre un public sinon pour se réhabiliter à ses propres yeux ?
Pour avoir brûlé de ce feu-là, Philippe, lui, ne doutait pas de la sincérité de cet homme. Lui aussi aurait signé n’importe quel papier que Juliette lui soumettait, lui aussi aurait déposé à ses pieds tout ce qu’il possédait.
De son côté, Denis ne retenait du récit en cours que les éléments qui nourrissaient sa thèse. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Si un homme peut se rendre malade, se ruiner, abandonner sa famille, pourquoi une femme n’irait-elle pas jusqu’à forcer la porte de celui qu’elle a choisi ? Pour, un jour, forcer cette autre porte qu’il n’ouvrait jamais, celle de tout son être ? À n’en pas douter, Marie-Jeanne Pereyres tenait un siège dont il était la place forte.
— Aujourd’hui, je vis toujours dans ce meublé, et seul. Les indemnités de mon licenciement économique partent en pension alimentaire. Mon ex-femme me hait, mes fils ne veulent plus me voir. Lassés de m’entendre rabâcher mon obsession de Manon, les rares amis qui m’avaient absous d’avoir quitté femme et enfants m’ont à leur tour abandonné. Je suis responsable de ce terrible ratage et, malgré les apparences, je ne suis pas venu ici pour me plaindre mais pour faire une proposition à celui d’entre vous qui m’aidera à assouvir une vengeance…
Ceux qui, dans l’assistance, s’attendaient à une conclusion solennelle ou un silence recueilli dressèrent l’oreille au tout dernier mot prononcé.
— J’imagine que certains d’entre vous ont vu ce film de Robert Bresson, Les dames du bois de Boulogne. Pour les autres, ça raconte l’histoire d’une femme plaquée par un homme qu’elle a passionnément aimé. Elle décide de se venger en mettant sur sa route une demoiselle à laquelle il ne résistera pas. À son tour, il va connaître les affres de la passion et de l’abandon.
Denis, Philippe et Yves échangèrent un regard, saisis par le tour étrange que prenait ce témoignage. Philippe avait fait un rapprochement entre l’histoire de ce type et les mélos d’avant-guerre, mais pas avec ce film de Bresson qu’il aimait comme tous les films de Bresson, et qui lui semblait fort éloigné du sujet. Denis, lui, ne l’avait pas vu, mais il lui avait suffi d’entendre Elle décide de se venger en mettant sur sa route une demoiselle à laquelle il ne résistera pas pour que surgisse une nouvelle théorie sur la présence de l’intruse comme instrument de la vengeance d’une autre. Mais cette angoisse-là, malgré la paranoïa, ne résista pas à une minute de froide analyse ; pour le faire tomber dans un piège, encore eût-il fallu choisir une femme fatale, et pas ce… cette… pas elle en tout cas. Et puis, comment imaginer une Marie-Jeanne Pereyres manipulée par qui que ce soit ?