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Philippe connaissait sa chance de pouvoir adapter son discours au gré des situations. Le philosophe de l’ère moderne avait la ressource de se bricoler une légitimité en toutes circonstances, savant mélange d’agilité intellectuelle et de mauvaise foi, aguerrie par une pratique médiatique digne de la fosse aux lions. Dans certains cas extrêmes, Philippe était capable d’hésiter entre deux discours parfaitement contradictoires et d’opter pour l’un d’eux sur un coup de tête. Un jour, dans un amphithéâtre presque vide où il était censé donner une conférence sur la démocratisation du savoir, il s’était lancé, vexé d’avoir attiré si peu de monde, dans une célébration des élites intellectuelles. À l’inverse, lors d’une émission de radio, en présence d’un tout jeune chanteur qui avait fait l’effort de le lire, Philippe avait réagi avec enthousiasme aux paroles de sa chanson, pourtant d’une rare ineptie. Dans un grand quotidien, il avait aussi dit du bien d’un essai sur le langage publié par un ami, quand, la veille, il en avait parlé à Juliette comme d’un éteignoir de la sémantique.

Ce soir, le nœud papillon sémillant, foulant du pied un tapis rouge, mitraillé par des photographes, il allait avoir besoin de toute sa rhétorique pour regagner un peu de sa légitimité de penseur. Mia et Philippe avaient décidé de s’afficher. D’ici une heure, leur idylle ne serait déjà plus une rumeur. Pour leur première sortie officielle, il leur avait fallu choisir un événement hors de leurs deux carrières afin qu’aucun ne soit le consort de l’autre. D’autorité, Philippe avait porté son choix sur l’avant-première d’un film à gros budget qui retraçait le foisonnement culturel du Paris des années 20 ; ils n’assisteraient pas à la projection mais se retrouveraient dans le luxueux raout donné à l’hôtel Crillon. Quand Mia lui avait demandé pourquoi cette soirée-là plutôt qu’une autre, Philippe avait avancé plusieurs raisons. Mais il avait tu la vraie.

Passé l’accueil, on le dirigea vers un salon au faste de soie blanche et de champagne rosé, où se frôlaient des robes de haute couture que seule une Mia aurait su mettre en valeur, et des smokings bien plus seyants sur d’autres que sur lui-même. Pas question cette fois de garder la distance d’un observateur ou de jouer les ethnologues narquois : il en était. Engoncé dans son uniforme mondain, il perdait le droit de décoder les signes, d’interpréter les gestes, de décrypter les comportements, il avait renoncé à son deuxième degré, c’était le prix à payer en cédant au lustre de la privilégiature. À la recherche d’une contenance en guettant sa fiancée, il saisit au vol une coupe de champagne qu’il but sur la terrasse en profitant d’une des plus belles vues qui soit : la place de la Concorde illuminée, l’entrée des Tuileries et sa grande roue. Malgré l’émerveillement une gêne persistait et, tant que sa petite peste tarderait à arriver, il résisterait à l’envie de fuir. Lui qui, des années auparavant, s’était faufilé dans un mouroir de Bombay pour se confronter au dénuement extrême, avait assisté à des agonies, échangé paroles et sourires avec des malades, il avait vu des mourants se préparer au grand départ, et jamais il ne s’était senti aussi philosophe que cet après-midi-là. Ce soir, à l’inverse, il ne parvenait pas à se mêler à un public qu’il soupçonnait de la plus imbuvable futilité. Pire encore, il avait honte de reconnaître tant de visages, acteurs, présentateurs, semi-princesses, figures de la jet-set, à se demander comment toutes ces existences avaient réussi à se signaler à son cortex et à mobiliser de précieux neurones, lui qui regardait fort peu la télévision, lui qui, chez son coiffeur, sortait son bouquin au lieu de se laisser tenter, incognito, par la presse people. La question échappait aux fourches caudines de sa fine analyse : par quel effet d’imprégnation cette frange d’activités para-culturelles s’était-elle taillé une place entre son panthéon de philosophes grecs, son catalogue de littérateurs, et sa cartographie des peuplades dites primitives ? Comment avait-il été le récepteur de tant de messages insignifiants ? En tant que sociologue, il aurait pu lui-même se prendre comme le sujet idéal d’une étude : dans quelle mesure un individu cherchant à préserver au mieux sa concentration, à créer une frontière étanche avec le brouhaha ambiant, se laissait-il pourtant envahir par un subtil effet de capillarité ? Il ne pouvait pas même prétendre faire partie de ces chercheurs qui scrutent les médias comme le laboratoire d’une pensée en décomposition, il n’avait donc aucune excuse de connaître le nom de cette starlette de dix-neuf ans qui venait de se lancer dans la chanson, et qui se gavait présentement de billes de mozzarella.

Au détour d’un salon, il aperçut enfin sa belle, très entourée, d’hommes uniquement, plutôt jeunes et qui semblaient porter avec aisance les étoffes rares, les cuirs de marque et l’horlogerie suisse. Amusé par leur manège, Philippe resta un moment à distance, observant les simagrées de cette poignée de prédateurs. Parmi eux, un richissime capitaine d’entreprise, bien fait de sa personne et play-boy par vocation, semblait le plus appelé à prétendre à une femme comme Mia. Loin de voir en lui un rival sérieux, Philippe, en bon entomologiste du comportement humain, l’identifia comme un insecte de la variété des arthropodes, comprenant les araignées mais aussi les crabes, au déplacement tangentiel, qualifiés de ravageurs pour l’environnement. Le spectacle de l’arrogance en marche avait toujours fasciné Philippe, il y retrouvait cet absolu manque de doute qui résumait l’ère contemporaine. Il imaginait les bons mots qui sortaient de cette bouche, misérables saillies qui, débarrassées d’un cynisme volé aux ricaneurs patentés, aux insolents médiatiques, témoignaient d’une rare vulgarité. Une vulgarité raffinée, de bonne éducation, qui savait jusqu’où aller trop loin, capable à tout moment de brandir la carte du deuxième degré quand un interlocuteur atteignait les limites de la complaisance. Si Philippe Saint-Jean avait jamais cherché son symétrique parfait, la version obscène de son moi, il en découvrait ce soir le visage.

Mia l’aperçut enfin et l’invita à la rejoindre. D’un furtif baiser sur ses lèvres, elle fit du même coup un élu et quelques maudits. L’arrogance avait changé de camp. En goûtant la rareté de cet instant-là, il venait de venger le petit garçon qu’il avait été, à l’époque où la plus jolie fille du collège n’avait d’yeux que pour les effrontés — c’était un peu à cause d’elle si un timide, comme lui, était devenu un contemplatif. Le fringant P.-D.G. cacha mal son saisissement au mot philosophe dont Mia se délectait. Ainsi donc, cette créature aux mensurations de reine couchait avec une entité pensante ? C’était donc ça qui faisait bander la top ? Le fort en thème, l’intello étriqué ? Un type ni très riche, ni très beau, ni mondialement connu, mais qui avait façonné quelques concepts et publié des ouvrages qui circulaient en Sorbonne ? Qui l’eût cru ? D’ordinaire, les sirènes comme elle mordaient aux hameçons brillants et se pêchaient sur des yachts. Afin de garder un reste de superbe, le soupirant déchu afficha un savoureux mépris pour la chose écrite et pensée. Il se flattait presque de confondre Schopenhauer avec un pilote de formule 1 ; il ne savait pas accorder un participe passé, mais ses deux assistantes, à bac + 6, s’en chargeaient ; il n’avait pas lu L’être et le néant mais il louerait le D.V.D. Face à l’ignorance revendiquée comme moteur de réussite sociale, Philippe n’hésitait jamais à brandir les poings — il avait envoyé au tapis des banquiers, des spéculateurs, des artistes autoproclamés, et des fils de qui s’étaient contentés de marcher dans les traces de papa. L’intello étriqué boxait dans une catégorie apte à mettre K.-O. les arrogants qui s’aviseraient d’en découdre par le verbe. Son challenger, battu d’avance, sut jeter l’éponge à temps.