Выбрать главу

À l’approche des quelques photographes autorisés dans les salons, Mia entraîna Philippe vers un balcon, le pria de se débarrasser de sa coupe, ajusta le haut de sa robe et lui prit la main face aux objectifs, avec en arrière-plan la grande roue des Tuileries. La photo serait parfaite, l’instant l’était aussi, un apogée sans doute, de ceux qui rendent déjà nostalgique.

* * *

À la station Montparnasse, le wagon se vida d’un coup et se remplit aussi vite ; Denis Benitez ne put s’empêcher d’envier tous ces individus sur le point de rentrer chez eux pour y dîner l’esprit libre et s’endormir en paix. Plus il approchait de chez lui, et plus s’imposait l’image d’une Marie-Jeanne Pereyres en chemise de nuit, plus enracinée que jamais, silencieuse mais prête à réagir à un nouvel assaut de questions. Le comble était sa façon d’inverser les rôles, de se montrer, elle, patiente, bienveillante à l’égard de celui qu’elle parasitait, parfois même étonnée de son humeur, de son souci d’un retour à la normale. Et pas moyen de se tourner vers la police ni de porter plainte pour violation de domicile, on pouvait imaginer le regard de l’agent, et surtout sa première réaction en instruisant la plainte : C’est un cas très banal que vous nous signalez là, monsieur Benitez, moi-même je me réveille chaque matin avec une parfaite inconnue dans mon lit, la même depuis vingt-cinq ans, impossible de m’en débarrasser, et je ne sais toujours pas ce qu’elle me veut.

Une femme de cinquante ans passés vint s’asseoir sur la banquette face à Denis, le toisa un instant puis ouvrit son magazine.

Elle porte son chapeau comme une couronne, son regard dit « Je prends le métro mais j’ai une vie ailleurs ».

À quoi bon posséder un pouvoir de décryptage si la seule femme en qui il aurait voulu lire restait opaque ? Cette mystérieuse ironie avait forcément un sens, mais lequel ?

Au loin, son regard tomba sur une jeunette adossée à la porte.

Enceinte sans ostentation, les traits détendus, pas fâchée de quitter son rôle de fille pour celui de mère.

Parfois Denis se demandait pourquoi aucune des femmes qu’il avait connues n’avait vu un père en lui. Sans doute n’inspirait-il pas cette confiance et cette solidité qui créent le désir de fusion. Aucune d’entre elles n’avait eu l’inconscience de lui dire : Fabriquons un être humain dont nous serons fiers. Aucune n’avait osé cette aventure avec lui, même celles qui l’avaient aimé.

Mais que dire alors de l’intruse ?

De sa ténacité en acier trempé ? De son formidable talent d’ingérence ? De sa façon de se pavaner sur un canapé miteux ? Fallait-il être bête comme lui pour ne pas y avoir songé plus tôt ! C’était vieux comme l’origine du monde ! Ça tournait rond comme une horloge biologique ! À quoi bon perdre son temps avec l’hypothèse romantique d’une Marie-Jeanne Pereyres en héroïne passionnée, ou avec celle, plus pragmatique, d’une vieille fille qui se cherche une fin à tout prix ? Une seule s’imposait maintenant : Marie-Jeanne Pereyres avait tout essayé pour tomber enceinte.

En voyant se défiler un à un ses amoureux, elle avait persévéré jusqu’à ce que la quarantaine pointe en ligne de mire : faute de trouver un père, elle se serait contentée d’un géniteur. Un type de passage, un gars recruté pour l’occasion, un homme marié, déjà père, en bonne santé, et qui jamais ne se douterait d’avoir été manipulé. Mais à force de rendez-vous ovulaires ratés, elle s’était tournée vers la science et les éprouvettes. Hélas, la dame du Centre d’Étude et de Conservation des Œufs et du Sperme humains l’avait trouvée bien trop célibataire pour prétendre à une insémination, et Marie-Jeanne s’en était allée, le cœur gros et les entrailles vides. Les idées les plus saugrenues lui avaient traversé la tête : faire appel à un copain, lui présenter le projet comme un gag, une preuve de leur complicité. Elle s’occuperait des langes, lui n’aurait qu’à venir un soir avec une bouteille de vodka pour se donner du courage et disparaître ensuite. Le garçon, déstabilisé, s’était montré flatté et avait disparu corps et biens. Malgré tout, Marie-Jeanne Pereyres n’avait atteint ni les limites de son imagination ni celles de sa patience. Il devait bien y avoir une solution, même extravagante. Toute femme qui avait brûlé du désir d’enfanter l’aurait absoute. Comment tomber enceinte sinon en prenant un homme en otage ?

* * *

Sans doute la plus gênée des deux, Kris s’interrogeait sur le vrai sens de ce rendez-vous impromptu, hors commerce.

— Un petit limoncello te ferait plaisir, Kris ?

— Ce qui me ferait plaisir, ce serait que tu m’appelles par mon vrai prénom. Christelle.

Ça sonnait comme une requête bien plus intime qu’une nouvelle variante de la position du lotus. Une heure durant, elle avait parlé d’elle, de ses études interrompues trop vite, de sa jeunesse débridée, de ses rêves futurs. Il l’avait écoutée comme il le faisait entre deux ébats, parce qu’il les écoutait, toutes, et chacune s’imaginait être la seule à profiter d’une telle attention. Kris se laissait maintenant envahir par quelques idées folles, des images d’Éden. Le partage d’une histoire sans fin avec son client privilégié. Yves, lui, se contentait de passer un bon moment avec une complice de lit.

— Tu m’as toujours dit que les prostituées jouaient un personnage, et que leur pseudo en faisait partie, tout comme leur look, leur langage. Tu serais prête à abandonner ton personnage, juste parce qu’on a partagé des spaghettis à l’encre de seiche ?

Elle qui pensait ne plus être vulnérable à rien, pas même à l’insulte, se sentit giflée.

— Avec toi, je n’arrive plus à être Kris.

Yves se retrouvait maintenant dans le rôle de l’ingénue qui pensait avoir trouvé un confident et se voyait flanquée d’un prétendant de plus. Il se dit flatté mais redouta d’avoir commis une maladresse en lui proposant ce dîner qui prenait maintenant un faux air de rendez-vous galant. Tout à coup, il reconnut en elle les traits de Pauline à leurs premiers tête-à-tête, ses yeux pudiquement baissés, ses joues empourprées, son sourire mutin. C’était justement ce visage-là qu’il ne voulait plus affronter, celui de la sincérité désarmée, des intentions pures et de l’infinie tendresse à venir. Depuis que des femmes aux mœurs légères se succédaient chez lui, tant d’autres émotions lui étaient devenues indispensables. Outre la fièvre que provoquaient les corps inconnus, la frénésie de leur immédiate nudité, le bonheur des caresses inédites, il y avait aussi cette terrible fierté de les voir quitter son lit moins méfiantes qu’en y entrant. C’était là un point essentiel : parvenir à faire baisser sa garde à celle qui voyait en lui soit un vergogneux, soit un tiroir-caisse, soit un ennemi. Lui, un amant pas spécialement doué, doté d’un physique commun, savait maintenant comment dompter les plus sauvages, et obtenir d’elles, en une ou deux nuits, des offrandes. Et tant pis si plus jamais il ne redevenait l’homme d’une seule femme, s’il ne connaissait plus les joies du couple, l’immense majorité de ses congénères s’en chargeaient, ils en avaient les aptitudes et la patience. Chaque fois qu’une Asia, une Jessica, une Victoire s’empalait sur lui avec ardeur, il remerciait une Pauline de l’avoir trahi, de l’avoir affranchi du devoir de constance.