Выбрать главу

— Tu trouves que ça ne me va pas ?

— Quoi donc ?

— Christelle.

— Si. On imagine la petite fille que tu as été.

Cette petite fille-là ressurgissait maintenant, impressionnée par un adulte, un homme qu’elle voulait charmer par sa candeur et sa franchise : le contraire de ses armes habituelles. Sans la quitter des yeux, Yves souleva discrètement sa manche pour regarder l’heure, puis demanda l’addition au serveur.

— Tu veux rentrer ? demanda-t-elle.

— Je peux te raccompagner, j’ai deux casques.

Résolue à pousser plus loin la confidence, à lui avouer ce qu’elle ressentait pour lui, Kris décida de lui offrir cette nuit-là. Son luxe à elle.

— Je rentre avec toi. Cadeau de la maison.

Pour ne pas la froisser, Yves chercha une esquive et s’entendit déjà mentir sur sa fatigue, sur son réveil aux aurores. Mais à quoi bon se justifier face à une Kris qu’il payait pour la voir apparaître ou disparaître sans avoir de comptes à rendre ? Il avait failli réagir comme un mari, ou même un célibataire empêtré d’une liaison. N’étant ni l’un ni l’autre, il posa la main sur celle de Kris et lui dit, comme à son habitude, la vérité.

— Ce soir, j’ai rendez-vous avec Kim, une Vietnamienne qui m’a été recommandée par Jessica. Elle n’était pas libre avant une heure du matin. Je ne peux plus annuler. Un client te fait ça, toi aussi tu le prends mal.

— …

— Je n’ai jamais fait l’amour avec une Asiatique, ça fait des semaines que j’attends ça. Je t’en ai parlé souvent mais tu n’en connais pas.

Kris comprenait surtout qu’il avait fait confiance à une autre pour les recommandations de cet ordre.

— Tu ne m’en veux pas ?

— Moi, t’en vouloir ? Les seuls clients à qui j’en veux sont ceux qui m’ont tabassée.

Elle était redevenue une pute, lui un micheton, tout rentrait dans l’ordre. Kris avait beau être blessée, il n’avait enfreint aucun code, il n’avait jamais avancé masqué, il ne s’était pas dérobé après une promesse. Il allait simplement, tranquillement, au bout de sa quête.

Avant de se lever de table, elle ne put cependant s’empêcher de le mettre en garde.

— Tu peux oublier ce que je vais te dire mais je vais le dire quand même. Fais attention. Fais attention à cette liberté-là, à cette facilité que tu as choisie. Je sais où elle conduit. Aujourd’hui tu téléphones pour avoir toutes les femmes que tu veux, et ça peut durer comme ça tant qu’il y aura des hommes avec des sous en poche, et des femmes toutes prêtes à les en soulager. Mais demande-toi ce que tu perds à ne plus chasser, à ne plus séduire. Un jour, tu n’auras plus les sens acérés, tu ne sauras plus repérer les signes, tu ne prendras plus le risque qu’une femme lise en toi, et tu vas perdre ta belle désinvolture. Promets-moi d’y réfléchir.

Il le lui promit sans le penser vraiment. Une fois dehors, il l’embrassa sur les joues et la quitta d’un :

— Salut, Kris.

* * *

Philippe Saint-Jean était désormais fiancé à l’une des plus belles femmes du monde, et le monde venait d’en être informé. Ainsi s’achevaient plusieurs mois d’une clandestinité qui leur donnait l’illusion d’avoir surmonté des épreuves, d’avoir créé leur couple contre, d’avoir mérité leur avenir. En devenant le compagnon officiel de Mia, Philippe prenait le risque de se voir bien plus exposé qu’il ne l’était en tant que philosophe ; c’était sans doute un prix à payer, mais à quoi bon se refuser une pareille aventure ? Il avait beau s’interdire de voir en sa compagne un trophée, son exceptionnelle notoriété avait pourtant joué de façon capitale. Il savait depuis toujours combien comptait le regard d’autrui sur l’objet de son propre désir et, dans le cas d’une Mia, ce regard se multipliait d’un coefficient planétaire ; un simple calcul exponentiel lui permettait d’affirmer qu’on ne se lassait pas d’une fille comme elle : il avait les probabilités pour lui. Par ailleurs il avait le sentiment de mériter Mia, elle était la récompense de tant d’années passées à défendre de justes causes, à séparer le vrai du faux, à prôner le Beau et le Bien, à garder intacte sa foi en l’humain. Si Philippe ne croyait pas au destin, le destin, peu rancunier, avait cru bon, et par deux fois, de la mettre sur son chemin.

Il avait cependant une dernière raison de s’afficher, ce soir-là, au bras de Mia. Et cette raison portait une robe gris perle dont le décolleté laissait fièrement apparaître, au-dessus du sein, une cicatrice de flibustière dont Philippe était fou. Mia perçut le trouble de son fiancé.

— Tu la connais ?

Il ne rencontrait plus Juliette que par hasard, refusant de convertir en amitié un amour qui avait été si intense. Ils se croisaient parfois à l’heure du déjeuner dans un restaurant de la rue de Bièvre qu’ils avaient fréquenté naguère, ou dans les couloirs d’une maison d’édition commune. En général, il jouait les détachés et la gratifiait d’un compliment qui les renvoyait à leur intimité perdue. Dans ces instants furtifs, il se retenait de porter la main vers ses cheveux bouclés qu’il avait tant lissés entre ses doigts.

Toutefois cet impromptu dans les dorures de l’hôtel Crillon ne devait rien au hasard. Pour avoir écrit un ouvrage de référence sur les mouvements artistiques du début du siècle, Juliette avait été consultée pendant l’élaboration du film qu’on fêtait ce soir. Philippe l’avait toujours su.

— Va la saluer, dit Mia.

Il n’avait besoin d’aucune autorisation mais la remercia des yeux.

— Toujours 1,85 m pour 63 kg ?

— Toi, ici ? En smoking ?

De façon un peu trop évasive, chacun chercha à savoir si l’autre était accompagné. De peur d’affronter les réponses, Philippe s’abstint de lui poser les questions qui lui brûlaient les lèvres. Il préférait imaginer une Juliette mal remise de leur séparation, incapable désormais de tomber amoureuse, se sentant comme salie en passant la nuit avec un autre. En revanche, il trouva vite l’occasion de placer sa fiancée dans la conversation, et la désigna, au loin, entourée d’admirateurs.

— Elle est connue, cette fille, comment s’appelle-t-elle, déjà ?

— Mia.

— Elle est magnifique.

— Et pas qu’à l’extérieur.

— Je me souviens qu’un soir tu avais dîné avec elle. Tu l’avais trouvée banale et infatuée.

— Je lui ai laissé une deuxième chance.

Philippe fut sur le point d’ajouter : J’ai eu tellement peur de te voir au bras d’un autre que j’ai agrippé celui d’une des dix femmes les plus convoitées au monde. Prends-le comme un hommage.

* * *

Marie-Jeanne, alanguie, quitta un instant sa lecture pour se redresser sur la banquette et accueillir son hôte d’un sourire. Il l’ignora comme à son habitude, rejoignit la cuisine et se prépara un sandwich dans un silence de catacombe. Épuisé par tant de spéculations sur la présence de l’intruse, il préférait éviter de nouvelles hostilités et filer droit dans sa chambre. Elle ne lui en laissa pas le temps.

— Ce soir, j’ai une requête à vous adresser, mais vous me promettez de ne pas le prendre mal.

— Trop tard.

— Je sais que ça va vous paraître délicat, et je comprendrais votre refus.

— Plus vous allez prendre de précautions et plus ça va m’exaspérer.

— J’aimerais dormir avec vous cette nuit.

— … ?

— N’allez rien imaginer de sexuel. Pour faire court, disons que cette promiscuité entre nous commence à avoir des effets indésirables.

— … Des quoi ?