— À force de vous voir vous enfermer dans votre chambre de peur que je vous agresse, je vous vois désormais comme une citadelle imprenable. Forcément, ça me travaille.
— Une folle s’est installée chez moi…
— Pour le dire autrement, je ne voudrais pas garder de mon passage ici le souvenir de votre épouvantable méfiance. Dormir ensemble est sans doute le seul moyen, l’espace d’une nuit, de baisser les armes.
— … Cette femme n’a pas toute sa raison.
— Je vais vous raconter un souvenir d’enfance ; quand mes parents m’ont fait découvrir le Louvre, je suis tombée sur une toile de Toulouse-Lautrec intitulée Le lit, qui représente deux corps endormis côte à côte. À cinq ou six ans, j’ai été troublée par cette impression de paix et d’abandon qui se dégage de la toile. Je m’étais dit qu’il fallait une sacrée confiance pour oser dormir à côté de quelqu’un.
— … ?
— En outre, je n’ai pas passé la nuit dans le lit d’un homme depuis longtemps et, curieusement, ce qui me manque le plus, c’est le sommeil partagé et non les acrobaties d’usage. N’ayez rien à craindre, je ne vais même pas vous effleurer. Vous n’aurez qu’à vous allonger seul et vous endormir, moi je me glisserai sous la couette sans que vous vous en aperceviez, et demain matin, avant votre réveil, j’aurai regagné mon canapé. Et je vous promets de ne plus jamais rien vous demander.
— …
— Allez, quoi, c’est pas grand-chose pour vous…
— Vous êtes une malade mentale, vous avez besoin d’une aide médicale.
— Après tout, je ne demande rien d’extraordinaire. Votre proximité silencieuse, apaisée, votre respiration profonde, votre poids sur le matelas, votre agitation pendant que vous rêvez.
— Je ne rêve plus depuis que vous êtes entrée dans cette maison. Ma vie n’est plus qu’un long cauchemar dont je m’échappe parfois, la nuit, abruti de fatigue, durant de trop courtes heures avant la sonnerie du réveil. Vous n’allez pas m’enlever ça ?
— Une femme qui veut dormir une nuit à vos côtés, c’est la fin du monde ? Qu’est-ce que ça peut avoir de si terrible ?
— Je sais très bien ce que vous cherchez en voulant vous introduire dans mon lit. Vous avez un plan.
— Moi, j’ai un plan ?
— Vous vous êtes entichée de moi il y a déjà longtemps. Je ne sais pas où vous m’avez repéré, vous étiez peut-être une cliente de ma brasserie, j’ai dû vous servir un plat et là, quelque chose s’est déclenché, je suis devenu votre obsession. Une femme consumée de passion devient vite une harceleuse, les faits divers ne manquent pas.
— Vous m’avez demandé cent fois si nous nous sommes déjà rencontrés. Cent fois je vous ai répondu la même chose. Vous me prêtez là des sentiments bien trop forts pour moi. Je ne suis pas de cette race-là. Et, sauf votre respect, vous non plus.
— Si vous n’êtes pas folle de moi c’est encore plus affligeant, vous agissez par pur calcul. La vraie raison de vous imposer ici c’est l’angoisse de finir seule. Vous cherchez à vous caser, c’est normal pour une femme de votre âge. Vous m’avez repéré depuis longtemps, vous vivez dans le coin, ou bien un ami commun vous a confirmé que j’étais une proie facile, psychologiquement diminuée, et vous avez frappé à cet instant-là.
— L’angoisse de finir seule… Celle-là c’est la meilleure ! Vous m’avez bien regardée ?
— Alors quoi ? Vous cherchez un donneur ?
— Pardon ?
— Un géniteur, un type assez bête pour se faire faire un enfant dans le dos ? On passe une nuit ensemble, puis une autre, et tant que vous n’êtes pas enceinte vous tenez le siège. Vous vous figurez qu’on ne résiste pas à Marie-Jeanne Pereyres ? Vous croyez que votre stratagème a une chance de marcher ?
— Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?
— Pourquoi moi, bordel ? Est-ce que je donne l’impression d’avoir des gènes en bon état ?
— Qui vous dit que je n’ai pas déjà des enfants ?
— Vous en avez ?
— Non. Je suis stérile, je l’ai su très tôt. Au début, je l’ai vécu comme une punition, mais à la longue j’en ai pris mon parti. J’ai une ribambelle de neveux et nièces qui me vénèrent. Et qui sait si un jour je n’adopterai pas ? Vous ne couriez aucun risque en m’acceptant dans votre lit. Vous pensez vraiment que j’en veux à votre corps ?
— Et pourquoi pas ? J’en ai attiré d’autres, vous savez.
— Soyez sûr d’une chose, le soir où vous ne rentrerez plus seul, je disparaîtrai sur la pointe des pieds.
Ce qu’elle fit déjà en retournant, la tête basse, vers sa banquette. Vexée comme la femme éconduite pour qui seuls les hommes sont destinés à l’être.
Denis savait désormais comment s’en débarrasser.
Chapitre 7
Après avoir été hébergés six semaines dans la salle de projection d’un musée — un lieu idéal par sa contenance, son confort, son acoustique, sa scénographie — les membres se retrouveraient désormais rue de la Convention, Paris XVe, dans le sous-sol d’une petite cité résidentielle. Une longue cave voûtée, propre et chauffée, équipée de bancs et de chaises de récupération, servait aux assemblées de copropriété, mais aussi de salle des fêtes et de local de répétition.
Bien différent de l’habituelle solennité des séances du jeudi, un silence régnait comme une charge sourde contre l’un des présents. La confrérie n’ayant ni porte-parole ni modérateur, personne ne se ferait l’écho de cette indignation, et pourtant tous regardaient à la dérobée vers un des leurs. Se sentant pour la première fois indésirable, Philippe Saint-Jean priait pour que la séance commence enfin et qu’on cesse de le dévisager.
Trois jours plus tôt, son éditeur, stupéfait, lui apprenait par téléphone la publication dans la presse d’une photo de lui au bras d’une célèbre mannequin. La famille de Philippe se manifesta peu après, puis quelques amis qui assumaient ainsi d’avoir eu le magazine en main. Au cinquième coup de fil, il se résolut à descendre à son kiosque habituel où son vendeur l’attendait avec admiration. De retour dans son vieux Chesterfield râpé, il put enfin découvrir cette fameuse photo. Philippe se scruta longuement et se trouva moins ridicule qu’il ne l’avait redouté, presque beau. Il avait même réussi à paraître surpris, comme forçant sa discrétion naturelle, gêné d’avoir à prendre la pose, gardant ainsi une certaine dignité. Ses deuxième et troisième cercles de connaissances se manifestèrent en fin d’après-midi, les mêmes qui se rappelaient à son souvenir quand il lui arrivait de passer à la télévision. Tant de sollicitude finit par l’agacer : chaque fois qu’il signait un article, que ce soit sur le spinozisme de Freud, sur les avatars de la révolution sexuelle, ou sur l’étanchéité des classes moyennes, absolument personne ne lui donnait signe de vie. Tard dans la soirée, Mia l’appela de Montréal entre deux shootings pour lui dire à quel point son agence se félicitait de leur union — bien plus efficace, question publicité, qu’un banal scandale. Le lendemain, il fut réveillé par son attachée de presse, ravie de lui communiquer les demandes d’interviews de divers médias qui venaient d’apprendre son existence. Le comble fut atteint quand le patron de sa gargote habituelle lui offrit l’apéritif pour la première fois en dix ans — un kir qu’il paya cher de sa personne en posant pour le livre d’or. Après la crânerie, puis l’agacement, vint l’amertume ; jamais il n’avait été si populaire qu’en étant le contraire de lui-même.
De fait, la grande majorité des hommes réunis ce jeudi-là avaient vu cette photo ou s’étaient passé le mot. En reconnaissant Philippe, on apprenait du même coup qu’il était sociologue, curieux de l’âme humaine, mais contempteur de son époque. Comment ne pas voir en ce témoin muet une menace pour leur occulte communauté ? Que représentait cette poignée d’individus aux yeux du philosophe, sinon un sujet d’étude, une curiosité sociétale ? Ne pouvait-on craindre la préparation d’un ouvrage sur la faillite masculine ? La confrérie, toute de confiance et de partage, abritait-elle un perfide ?