Kim, sa première Asiatique, l’avait lavé et massé de tout son corps. Un traitement de guerrier. Au matin, il s’était senti assez fort pour lever une armée de samouraïs mais s’était contenté d’aller poser des fenêtres. Mona, entre deux vicieuses péripéties, avait elle-même réclamé d’être fessée ; Yves avait su trouver assez d’autorité pour rendre le jeu piquant et faire de lui-même un dominateur. En proie à une force irrépressible, il découvrit à quel point l’excitait la docilité féminine quand elle était offerte et scellée par un pacte tacite. Il en eut confirmation quelques nuits plus tard quand Camille lui avait proposé de le rejoindre avec sa camarade Rachel. C’est une diablesse… Un rêve allait devenir réalité sans même avoir besoin d’en faire le vœu. À elles deux, elles lui avaient offert une infinité d’enchaînements qu’il avait tous voulu tenter. À le voir présumer de ses capacités, elles s’étaient moquées de lui mais avaient respecté ses mises en scène. Au matin, il s’était réveillé avec Camille blottie contre lui, et Rachel blottie contre Camille : sans doute la plus délicieuse de toutes leurs figures. Avec Éla, la Levantine aux cheveux rouges, il avait osé bien pire en inversant les rôles ; durant toute la séance, il l’avait traitée comme une cliente qui s’offre un gigolo : Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Une question bien plus gouleyante pour ceux qui la posent que pour ceux qui l’entendent.
Cependant, le délicat frisson chaque fois qu’il ouvrait sa porte à une inconnue avait fini par s’émousser. La recherche frénétique de nouveauté l’avait physiquement éprouvé, et les deux ou trois rendez-vous passés à faire s’estomper la méfiance d’une nouvelle venue lui coûtaient de plus en plus. Yves préférait désormais consacrer ce temps-là à celles qu’il explorait chaque nuit un peu plus, et celles-là, hormis Kris, étaient au nombre de quatre.
Agnieszka, sa Polonaise au visage d’ange. Au lieu de les éloigner, le barrage de la langue les avait rapprochés. Si elle se racontait sans se soucier d’être comprise, Yves se fichait bien de la convaincre. Leurs grognements, leurs rires, leurs caresses, leur façon de trinquer en disaient bien plus que la moindre phrase articulée. Entre deux ébats, ils divaguaient, s’exaltaient, se moquaient l’un de l’autre.
— Jak będę kurwić się dalej to nie ma mowy o założeniu rodziny.
— Avec qui couches-tu sans te faire payer ?
— Nie bądź za dumny z tego twojego kutasa.
— Hier j’ai posé des volets électriques dans une maison de fous.
— Tęsknie za rodzicami i za siostrą też.
Entre deux sommeils, ils se livraient, se lamentaient, se consolaient. À leurs intonations, ils devinaient la gravité, l’ironie, le scabreux. Dans leurs silences, ils entendaient la tristesse, l’apaisement, la confiance. Grâce à elle il avait retrouvé une acuité d’écoute qu’il avait perdue après quelques années de mariage. Sur ce plan, ce n’était plus son ex-femme qu’il incriminait mais lui-même ; à la longue, il ne décelait plus rien dans les silences de Pauline, pas même la détresse, l’ennui ou la déception. La paresse l’avait emporté sur sa galanterie, et les apostrophes sur ses hommages. Avec Agnieszka il n’avait plus à craindre l’érosion du dialogue amoureux. Yves goûtait aux joies d’une autre conversation en approchant la bouche de son sexe aux lèvres fines, et muettes jusqu’à ce qu’il les embrasse.
Avec Sylvie, le temps passait aussi de douce façon, mais dans un registre bien différent. Elle appartenait à une espèce diurne qui s’épanouissait à la lumière naturelle. Quand il parvenait à libérer un après-midi, Yves la recevait jusqu’à ce que la pénombre du soir l’incite à disparaître. Sylvie était une créature de gourmandise et de volupté, un être subversif. Des fesses, des hanches, des seins d’une totale impunité, des formes outrageantes pour l’époque mais assumées avec arrogance. Elle résumait à elle seule tant de combats de femmes délicieusement perdus. Elle se fichait bien de son indépendance et assumait pleinement de vivre des largesses des hommes. Aucun sens de l’effort mais celui de l’hédonisme à l’excès ; même adolescente elle n’avait pas cherché à lutter contre sa tendance à l’embonpoint, elle y avait puisé son style, son art de vivre. Elle aimait être nue, elle aimait ne rien faire, elle aimait poser pour des peintres imaginaires, elle aimait s’abandonner tout entière à son indolence. Elle raffolait des poires en toutes saisons et dégustait les pâtisseries au détail à même la boîte. Elle riait quand dans la rue on la traitait de grosse et, quand on tentait de la réduire au rang de femme-objet, elle s’imaginait volontiers en sculpture monumentale, riche de toutes les symboliques. Elle ronronnait quand Yves la caressait des pieds à la tête dans un voyage tactile qui empruntait souvent des détours imprévus. Elle appelait ses clients mes hommes, et les estimait tous, car tous lui renvoyaient une image de déesse de la terre. Deux d’entre eux avaient cependant un statut particulier.
Comme quantité de ses consœurs, Sylvie était affublée d’un julot casse-croûte, un fiancé complaisant qui vire au maquereau à la petite semaine, qui joue les durs à domicile, et qui sort prendre l’air quand madame reçoit. Yves ne parvenait pas à comprendre comment un être aussi aimable et délicat que Sylvie s’était entiché de son odieux contraire, un petit nerveux, lâche et autoritaire, dont le seul empire ici-bas était celui qu’elle lui laissait prendre. Il est bête et méchant, je sais, mais il n’a que moi.
Par chance, l’autre homme de sa vie, un certain Grégoire, client de la première heure, lui avait un jour avoué ses sentiments. Et l’histoire, absurde et capricieuse, de cet homme-là, aurait eu sa place dans le cercle du jeudi soir. Grégoire était riche, bien fait de sa personne, et libre de surcroît, mais incapable d’assumer publiquement sa passion pour Sylvie. Non parce qu’elle se prostituait, mais parce qu’il était le diététicien le plus couru de la capitale. Son problème, c’est que les anorexiques ne le font pas bander… Grégoire vénérait le corps de Sylvie comme un homme de pouvoir vénérait sa dominatrice. Parfois il lui donnait rendez-vous dans son cabinet, où elle passait pour une cliente obsédée par son surpoids, et il se jetait à ses pieds, pris par l’envie irrépressible de lui enserrer la taille, de caler la tête contre son ventre dans une douce attitude régressive. Quand il l’invitait chez lui, il prenait mille précautions afin que personne ne la croise dans l’escalier mais, une fois dans les murs, il laissait libre cours à ses mille fantasmes d’opulence et à son furieux désir de se perdre dans ses chairs.
— Il a mis des années pour créer sa gamme de produits, des substituts de repas, des tisanes drainantes, des trucs comme ça. Il ouvre des boutiques partout. C’est l’ami des stars. Y a sa photo dans Paris Match. Avoir une pute à son bras ne le dérangerait pas, au contraire, ce serait un must. Mais une grosse, ça…
Yves l’écoutait avec bienveillance mais se gardait bien de réagir et laissait Sylvie tiraillée entre son maquereau pitoyable et son client rongé par la honte.
Parmi ses autres amantes, il y avait Céline, l’animal à sang chaud. Yves avait reconnu en elle sa femelle. Saillir, griffer, grogner, mordre, dévorer. Leur désir ressemblait à du rut, leurs râles à des feulements. Quand ils avaient pris rendez-vous pour le soir, il passait la journée dans un état de fébrilité jusqu’à son arrivée, où elle dévoilait des dessous toujours différents avant de se ruer sur son client. Céline n’avait aucune pudeur, aucun complexe, elle était d’accord pour tout, ne se formalisait de rien. Du temps où il était marié, Yves veillait, tout autant que Pauline, à toujours rester en deçà d’une limite, jamais formulée, où l’intime risquait de basculer dans le sale. Il avait suffi de quelques gestes d’évitement de part et d’autre pour cerner et s’interdire ce territoire obscur où s’ébattaient les dépravés. Fallait-il être tourmenté par de bas instincts pour s’efforcer de ne jamais leur céder. Céline était si charnelle que seule s’exprimait son innocence ; rien n’était sale ni pervers, mais tout divinement naturel. Yves n’y voyait que l’expression d’une licencieuse tendresse.