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Se relevant prestement, il alla jusqu’à une grande table chargée de carnets de croquis et de feuilles de papier, prit un fusain et jeta sur la feuille quelques traits rapides puis rapporta le tout à la jeune femme.

— Voyez !

Elle vit, en effet, une étonnante esquisse de son propre visage où l’on voyait surtout les yeux, des yeux de bête terrifiée qu’Hortense ne se connaissait pas… Elle hocha la tête.

— Vous avez vraiment beaucoup de talent, monsieur Delacroix. C’est un miroir que vous m’avez tendu là, n’est-ce pas ? Car… je crois bien que j’ai encore très peur.

— Vous êtes en sûreté ici. Qui pourrait songer à chercher la belle comtesse de Lauzargues chez un modeste barbouilleur nommé Eugène Delacroix…

— Barbouilleur ! Et modeste ! Pardonnez-moi, monsieur, mais à vous regarder on peut vous créditer de beaucoup de beaux sentiments : la générosité, le courage… pas la modestie ! Vous ressemblez plus à un paladin qu’à un moine.

Il se mit à rire découvrant une denture éblouissante qui en rappela une autre à Hortense. Par certains côtés : la manière arrogante de porter la tête, le pli volontaire de ses lèvres, il évoquait un peu Jean. C’était peut-être à cause de cela qu’elle se sentait si facilement en confiance avec lui.

— Touché ! dit-il. A présent, passons aux choses sérieuses et dites-moi ce que je peux faire pour vous. Appeler une voiture pour vous faire reconduire rue du Bac ?

— A dire vrai, je n’en sais rien… Je crains que ceux qui me poursuivent…

— N’aillent vous y chercher tout droit ? Je pense aussi qu’il vaut mieux attendre et si vous voulez m’en croire…

Il s’interrompit parce que l’on frappait à la porte.

— Un instant ! cria-t-il. Puis, obligeant Hortense à se recoucher, il tira sur elle les grands rideaux qui fermaient l’alcôve. Ensuite, s’assurant d’un coup d’œil circulaire que rien ne trahissait sa présence, il alla ouvrir. Un garçon de café portant un plateau apparut…

— Bien le bonjour, monsieur Delacroix ! Tiens, vous n’êtes pas en train de peindre aujourd’hui ?

— C’est dimanche, mon garçon ! Ce dont tu n’as pas l’air de t’être aperçu. C’est tout ce que tu m’apportes ?…

— Ben… oui. Vous avez si faim que ça ?

— Une faim de loup. J’ai fait une grande promenade, ce matin. Va me chercher encore du lapin et de la tarte !

Avec un sourire malin, le garçon eut un clin d’œil en direction des rideaux fermés.

— Tout de suite, monsieur Delacroix. Sûr que le grand air, ça creuse !

Un instant plus tard, il revenait avec un plateau identique… et un autre couvert. Le peintre repoussa ses papiers, étala une grande serviette et mit la table. Puis il alla ouvrir les rideaux :

— Venez déjeuner, dit-il avec bonne humeur. On réfléchit mieux le ventre plein !

Il aida la jeune femme à se lever, tirant après elle la traîne entortillée dans les coussins.

— Par tous les diables ! jura-t-il. Quel accoutrement ! Puis-je suggérer que vous alliez ôter cette robe impossible derrière ce paravent. Je n’ose vous proposer le peignoir que je prête à mes modèles mais vous pourriez mettre une de mes blouses. Vous seriez plus à votre aise…

D’un coffre, il tira une grande blouse de flanelle rouge qu’il lui tendit avec un sourire engageant.

— Celle-ci est toute propre !

Hortense hésita puis prit la blouse. Enfin, timidement…

— Il faut que je vous demande… de me dégrafer, dit-elle. Je suis incapable de le faire moi-même…

— Je le crois volontiers. Tournez-vous !

Le peintre dégrafa la robe avec tant de délicatesse qu’Hortense sentit à peine le contact de ses doigts. Puis il tira sur elle les rideaux de l’alcôve et, un instant plus tard, elle reparaissait flottant dans l’ample et chaude blouse rouge.

— Vous êtes charmante ainsi, apprécia Delacroix. Aucune force au monde ne pourra m’empêcher de faire un dessin de vous. Je préfère cela de beaucoup à la robe de cour…

— Vous êtes pourtant fort élégant vous-même…

C’était vrai. La redingote amarante que portait le peintre, assortie à sa haute cravate était admirablement coupée et lui allait à merveille mais, grand et d’une minceur nerveuse, il était de ceux à qui tout va. S’y joignait tout de même une élégance naturelle et ces signes presque imperceptibles qui trahissent le sang noble…

— J’aime à être bien vêtu, admit-il. C’est une manie que j’ai beaucoup cultivée en Angleterre. Quand il s’agit d’habiller un homme, les Anglais sont imbattables. Mais ne me dites pas que les robes officielles telles que les conçoit Mme la Duchesse d’Angoulême sont élégantes ! Il faut être aussi belle que vous pour n’y être pas ridicule… A présent déjeunons sinon tout va être froid…

Simple, le repas était excellent. Hortense, avec le bel appétit qu’elle ne réussissait jamais à perdre, apprécia le lapin et la tarte aux pommes. Et aussi un doigt de l’excellent vin de Bourgogne qui les accompagnait. Ce fut peut-être ce dernier qui en fut la cause car il détendait agréablement l’esprit mais la jeune femme se retrouva en train de raconter à son nouvel ami les raisons qui l’avaient poussée à fuir éperdument la voiture du marquis de Lauzargues et à se jeter en aveugle sur le pavé de Paris… Il l’écoutait avec une attention que trahissait le pli dur creusé entre ses sourcils.

— A vrai dire, fit-il enfin, je n’ai jamais pensé que vous puissiez être de ces femmes qui font des folies pour le plaisir d’en faire ou d’être remarquées. Mais cela est beaucoup plus grave que je ne le pensais. Que croyez-vous qu’il va se passer à présent ?

— Je ne sais pas. Plus que certainement, mon oncle me cherchera chez la comtesse Morosini et je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude en pensant à elle… Je serais tellement désolée s’il lui arrivait quelque chose !

— Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Paris n’est tout de même pas un coupe-gorge. Donner l’hospitalité à une amie de couvent n’est pas un crime. Le pire qu’elle puisse risquer est une visite domiciliaire. Or, on ne vous trouvera pas rue de Babylone…

— Il faut que je rentre. C’est là que j’habite et je ne saurais où aller…

— Pour le moment, le mieux est que vous restiez ici… Non, ne protestez pas ! D’abord vous ne me gênez pas, je vous l’assure, dit-il avec un sourire qui le rajeunissait de dix ans tant il recelait de gaieté et de gentillesse. Ensuite, il est impossible, et dangereux, que l’on vous voie dehors, même avec l’assistance d’une voiture. On peut toujours faire parler un cocher de fiacre… Vous avez disparu : c’est une circonstance dont il convient de profiter.

— Mais que va penser mon amie Félicia ? Déjà elle doit être dans l’inquiétude…

— Qu’elle soit inquiète n’est pas une mauvaise chose si l’on est déjà venu s’enquérir de vous. Elle n’en jouera son rôle qu’avec plus de naturel. Je vais tout de même me rendre chez elle de ce pas. On m’y a déjà vu venir, cela ne surprendra personne et, ensemble, nous pourrons décider de la meilleure conduite à tenir.

Tout en parlant, il enlevait les assiettes, les verres et les plats, empilait le tout sur le plateau et allait le poser dans un coin. Le garçon du restaurant le reprendrait en venant apporter le dîner du soir. Puis, conseillant à Hortense de ne pas s’inquiéter, de se reposer durant son absence et surtout de n’ouvrir à personne, il prit son chapeau, sa canne et salua la jeune femme avec une pompe toute théâtrale :

— Voyez en moi votre très humble serviteur, jolie dame ! Soyez assurée qu’il ne vous arrivera rien tant que je veillerai sur vous…