Il sortit et referma soigneusement la porte derrière lui. Hortense entendit la clef tourner dans la serrure. Avec un soupir, elle alla s’asseoir sur le haut tabouret qui, avec le divan et quelques chaises de paille, composait le côté sièges de l’ameublement.
Le centre d’intérêt de l’atelier c’étaient, bien entendu, le haut chevalet de châtaignier et la grande table mais une autre table, plus petite, soutenait la pierre lithographique protégée de l’éclat du jour par un écran. Il y avait aussi une estrade pour les modèles et une sorte de bâti évoquant vaguement la forme d’un cheval et qui, en dépit de son anxiété, fit sourire Hortense au souvenir des protestations indignées de Timour. Dans un coin un énorme poêle de fonte noire d’où sortait un tuyau coudé tout aussi noir servait pour l’instant d’appui à une infinité de pots et de bassines contenant des restes de peinture. Et puis un peu partout des toiles rangées à la diable et tournées vers le mur. Celle qui occupait le grand chevalet était recouverte d’une toile verte qu’Hortense n’osa pas déranger par crainte de brouiller peut-être des couleurs encore fraîches.
Elle retourna néanmoins plusieurs toiles et reçut le choc d’une peinture à la puissance ardente et quasi sauvage, Les rouges et les ors y éclataient par contraste avec une étonnante gamme de verts foncés qui composaient souvent les fonds, Les scènes qu’Hortense contemplait dégageaient une violence qui l’effraya un peu comme si l’âme profonde de son sauveteur avait ouvert soudain devant elle des abîmes tragiques. Eugène Delacroix semblait aimer les chevaux fous, les corps tourmentés, le sang, l’angoisse et la souffrance, les ciels d’orage mais aussi la grandeur et la noblesse. Les figures qu’elle découvrait étaient en général d’une grande beauté si le sourire ne s’y épanouissait guère…
Tandis qu’elle allait vers une autre série de tableaux, une glace haute et étroite plaquée contre le mur lui renvoya son image : celle d’une femme pâle dont les longs cheveux défaits croulaient sur une sorte de chemise couleur de sang semblable, aux yeux de son imagination, à celles dont la Terreur se plaisait à affubler les victimes qu’elle envoyait à la mort sous l’accusation de parricide pour avoir attenté à la vie de leur mère la Nation. Ses nerfs craquèrent en face de cette image dont elle eut peur qu’elle fût prémonitoire et, le cœur cognant follement dans sa poitrine, elle courut s’abriter sous les rideaux de velours vert de l’alcôve, s’ensevelissant dans les gros coussins qui s’y empilaient en un fouillis moelleux… Qu’allait-il advenir d’elle à présent qu’elle ne savait plus où aller ? Elle qui avait tant souhaité revenir à Paris, voilà qu’elle s’y trouvait prise au piège…
Si seulement, elle avait su où se trouvait son fils, elle aurait pu profiter de la présence du marquis à Paris pour courir à Lauzargues, y prendre son bébé et supplier Jean de leur trouver à tous deux une cachette, même au fond des bois, même dans un lieu perdu mais où, au moins, ils pourraient vivre ensemble !…
L’idée, tout à coup, fit son chemin et arrêta les larmes qui montaient de son cœur. C’était peut-être cela la bonne solution : repartir. Repartir très vite… Hortense ne savait pas quand la malle-poste de Rodez quittait Paris mais la diligence pour la même destination partait, elle, le mardi à deux heures. Et l’on était dimanche… Il fallait qu’elle la prît… Le marquis n’allait pas regagner l’Auvergne de sitôt sans doute. Il lui faudrait du temps pour tenter de retrouver dans Paris sa nièce fugitive. Il allait s’attarder. Cela donnerait à Hortense toute latitude de rentrer à Lauzargues, d’y rejoindre Jean… La seule pensée de le revoir fit courir des frissons de bonheur tout au long de son dos, et trembler ses mains. Oh ! retrouver cette force dont il savait l’envelopper, cette passion qui les réchauffait tous les deux !… Il faudrait se cacher, sans doute, éviter le château et même Godivelle ! Godivelle à qui, le jour des funérailles d’Étienne, elle avait promis de renoncer au meneur de loups… Peut-être le mieux serait-il de retourner chez le docteur Brémont ? Il saurait bien où la cacher. Oui, c’était cela qu’il fallait faire : reprendre la route, retourner là-bas. Au moins elle y serait sous le même ciel, les mêmes nuages que son enfant et que l’homme entre tous aimé…
Déjà heureuse à cette idée, elle se mit à dresser des plans : demander à Félicia de lui faire porter son bagage et le peu d’argent qu’elle possédait, envoyer prendre un billet… Elle se sentait fébrile tout à coup, avec l’envie profonde que le peintre revînt pour lui expliquer ce qu’elle avait décidé. Il lui semblait déjà respirer les senteurs de l’été auvergnat, l’odeur des fougères après la pluie, celle plus amère des gentianes jaunes, le parfum merveilleux des sapins et des pins sylvestres… Mais il allait falloir attendre encore un peu. Delacroix n’était pas parti depuis bien longtemps et si la rue de Babylone n’était pas très éloignée, ce n’était tout de même pas la porte à côté.
Se relevant, Hortense avisa derrière un paravent le coin destiné à la toilette. Il y avait là une grande cuvette de porcelaine à décor bleu, un pot assorti et ce pot était plein d’eau fraîche. Elle s’en bassina le visage puis, trouvant un peigne, des brosses, remit un peu d’ordre dans sa coiffure… La blouse rouge, à présent, ne lui faisait plus peur. Elle lui trouvait, tant ses pensées avaient changé de couleur, la nuance exacte des coquelicots émaillant les champs de seigle… Plus calme, elle revint s’asseoir sur le bord du divan et, avisant une pile de livres posée par terre, prit celui qui se trouvait dessus. Et ouvrit au hasard. Elle vit alors que c’étaient des vers :
Si, le fer à la main, vingt nations entières
Paraissant tout à coup autour de nos frontières
Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers ;
Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers,
L’homme au pâle visage, effrayant météore.
Venait en agitant un drapeau tricolore ;
Si sa voix résonnait à l’autre bord du Rhin…
Qui sait si cette voix fertile en mille échos.
D’un peuple de soldats n’éveillerait les os ?
Si d’un père exilé renouvelant l’histoire,
Domptant les ennemis complices de sa gloire
L’usurpateur nouveau de bras en bras porté
N’entrerait pas en roi dans la grande cité…
L’auteur de ce long poème qui s’étendait sur des pages et des pages se nommait Barthélemy. Quant au titre, « Le Fils de l’Homme », il donna à Hortense l’envie d’en savoir davantage. Elle comprit vite qu’elle ne se trompait pas. L’homme « au pâle visage », c’était celui qui, au jour commun de leur naissance à tous deux s’appelait le roi de Rome et n’était plus derrière les frontières d’Autriche qu’un enfant prisonnier de sa mère, affublé d’un nom allemand, lui, prince français.
Le poème était de ceux qui peuvent frapper un esprit ardent. Celui qui l’avait composé décrivait le fils de Napoléon comme un prisonnier persécuté. C’était un jeune homme à présent puisqu’il avait le même âge qu’Hortense mais ce jeune homme avait pour geôle des palais impériaux, pour geôlier un chancelier d’Autriche. La jeune femme se souvenait d’avoir rêvé de lui, jadis derrière les murs de son couvent. Puis elle l’avait oublié parce qu’un amour de rêve ne peut lutter contre une passion bien réelle. A présent, il lui semblait doux de s’apitoyer sur une auguste souffrance. Cela la changeait d’elle-même… Et puis les choses eussent été tellement différentes si Napoléon II avait succédé à Napoléon Ier ! Jamais ces affreux Bourbons ne seraient revenus sur leur vieux trône écroulé, jamais les anciens serviteurs de l’Aigle n’auraient eu à souffrir d’eux… et à cette heure Henri et Victoire Granier de Berny seraient sans doute encore en vie…