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Partant de là, Hortense se prit à rêver à ce que seraient les choses si le jeune prince blond que le poète disait si beau pouvait échapper à sa prison, reprendre sa place à la tête de la France. C’en serait fini peut-être des inquisitions policières, de la férule d’une Église devenue étouffante, des pouvoirs inouïs de la Congrégation, de tout ce qui, enfin, faisait qu’un cœur épris de liberté ne se sentait plus à son aise en France. Il y avait trop d’avidité de revanche de la part des ultras qui les faisait presque aussi redoutables que des étrangers. Ne l’étaient-ils pas un peu devenus après tant d’années d’émigration ? D’autre part, il y avait toute la rancœur des anciens frères d’armes de l’Empereur, réduits au silence, à l’inaction, à la misère le plus souvent et tenus sous la surveillance de la police. Il suffisait de rencontrer le regard du colonel Duchamp pour deviner ce que pensaient tous ses semblables…

Passant de la lecture à la philosophie, Hortense finit par passer au sommeil et, laissant son livre glisser à terre, s’endormit, roulée en boule au milieu des coussins, comme un chat…

Dormait-elle depuis longtemps quand elle crut faire un rêve comme elle aimait à en faire : Jean de la Nuit, Jean de son amour était là, debout auprès d’elle. Il la regardait sans faire un geste et s’il n’y avait eu tant de lumière dans son regard, elle eût pu croire qu’il s’agissait d’une ombre… Comme il advient dans les rêves, Hortense pensa que ce n’était peut-être pas tout à fait lui car il avait changé. La courte barbe avait disparu ne laissant qu’une mince moustache tombant vers la commissure des lèvres… Cela lui allait bien d’ailleurs et montrait mieux le dessin ferme de sa bouche… De même, le grossier costume de berger qu’il avait coutume de porter était remplacé par un vêtement noir, haut boutonné comme en portait le colonel Duchamp… Non, c’était bien lui tout de même et le cœur d’Hortense chanta dans sa poitrine…

Ce fut seulement quand il se pencha pour poser sa main sur son épaule qu’Hortense comprit qu’elle ne rêvait pas, que l’invraisemblable, l’impossible venait de se réaliser… Qu’il était là…

Encore incrédule, elle demanda tout bas, comme si elle avait peur que le son de sa voix fit fuir la chère image :

— C’est toi ?… C’est… vraiment toi ?

— N’aie aucun doute, c’est bien moi…

L’instant d’après elle était dans ses bras, riant et pleurant à la fois, ayant tout oublié d’un seul coup, tout balayé pour vivre totalement cet instant prodigieux de leurs retrouvailles. Elle retrouvait l’odeur familière de son ami, la chaleur de ses mains si belles et si fortes, l’étincelle de gaieté qu’allumait le bonheur dans ses yeux clairs…

— Jean… mon Jean ! Tu es là !… Oh ! J’ai tant souffert sans toi… Mais comment es-tu ici ?

— Je l’ai trouvé chez la comtesse Morosini quand j’y suis arrivé moi-même, expliqua Delacroix qui, par discrétion était resté près de la porte.

— Mais comment y étais-tu arrivé ?

— Tu as envoyé ton adresse à François ? C’était bien pour qu’il me la communique, non ?

— Pourquoi ne m’as-tu pas écrit, alors ?

— Parce que c’était préférable. Là-bas, tu sais, c’est un peu la guerre. Mais je te dirai…

— Tu es venu me rejoindre… ou me chercher ?

— Ni l’un ni l’autre, Hortense, l’heure n’en est pas encore venue. Je suis seulement venu t’amener ton fils, comme je l’avais promis…

La violence de la joie qu’elle éprouva arracha Hortense des bras de Jean. Comme une folle, elle courut vers la porte.

— Mon fils ? Tu as amené mon fils ? Il est là ?… Vite, je veux aller le rejoindre…

Elle s’agrippa au peintre qui, d’instinct, s’était mis en travers du seuil pour l’empêcher de le franchir dans son élan fou… Jean, d’ailleurs, l’avait rejointe et, doucement, la ramenait vers le centre de l’atelier.

— Pas maintenant. Il te faut encore de la patience, mon cœur. Il est chez ton amie avec sa nourrice et tu n’as rien à craindre pour lui. Il est bien…

— Ce serait trop dangereux pour vous de retourner là-bas, renchérit Delacroix. La comtesse vous supplie de ne pas bouger d’ici pour le moment. Le marquis votre oncle vous fait rechercher par la police…

— La police ? Il ose ?…

— Je crois qu’il est prêt à tout pour te retrouver. Cet homme est un monstre mais un monstre entêté et qui sait ce qu’il veut. Or, ce qu’il veut, c’est toi, ma douce…

— Eh bien, qu’il cherche, qu’il fouille tout Paris, qu’il y use des mois, des années ! s’écria la jeune femme hors d’elle. Pendant ce temps, je vais fuir. Sais-tu à quoi je pensais tout à l’heure ? Que je n’avais rien d’autre à faire que rentrer à Lauzargues. Là-bas tu sauras bien trouver un coin où me cacher. Ou alors je demanderai au bon Dr Brémont. Et puisque tu as réussi à reprendre notre enfant, nous allons repartir avec lui. Mardi, nous prendrons tous les trois la diligence…

— C’était bien imaginé, dit le peintre, mais dans l’état actuel des choses, c’est impossible. Si la police vous cherche, les départs des Messageries, les ports mêmes seront surveillés…

— Quelle importance ! J’ai un passeport au nom de Mme Coudert, celui avec lequel je suis venue…

— Il peut t’aider à fuir ailleurs… mais pas en Auvergne. Contrairement à ce que tu imagines, Lauzargues ne s’attardera guère ici. Il devinera que, le sachant à Paris, tu n’auras qu’une idée : retrouver ton fils et profiter de son absence. C’est exactement ce que j’ai fait moi-même. J’ai profité de son départ pour reprendre l’enfant à la nourrice…

— La nourrice ? Mais ne m’as-tu dit qu’elle est venue avec toi ?

— Non. Celle qui est venue avec moi, c’est Jeannette, la nièce de François. L’enfant qu’elle a eu est mort à sa naissance. S’occuper du tien lui fait du bien et lui change les idées. Et puis cela ne fait jamais qu’une nourrice de plus qui, de chez nous, monte à Paris.

— Est-ce… qu’il a bien supporté le voyage ?

— Mieux que je ne le croyais. C’est un sacré petit gaillard ! dit Jean avec une tendresse qui ensoleilla d’un seul coup son visage. Mais il supporterait peut-être moins bien un voyage de retour aussi rapide. Il n’a tout de même que deux mois et demi…

— C’est vrai. Il me semble que les événements de Lauzargues datent d’un siècle…

Le rire de Delacroix rappela sa présence. Et aussi une chaude odeur de rhum flambé. Penché sur un grand bol où couraient de courtes flammes bleues, il confectionnait un punch dont il emplit bientôt trois grands verres – l’un seulement au tiers pour Hortense – qu’il alla prendre dans un grand placard creusé dans le mur.

— Heureusement qu’il n’en est rien ! fit-il avec bonne humeur ? Un enfant d’un siècle ! Fichtre !… Venez boire avec moi un peu de ce punch… C’est ce que je sers toujours à mes amis. Et puis la soirée est un peu fraîche…

— Vous tenez absolument à faire de moi une ivrognesse ? sourit Hortense qui, brusquement, trouvait la vie superbe.

— Une ivrognesse ? Ma chère, si vous saviez ce que peuvent ingurgiter impunément certaines femmes du monde que je connais, l’idée ne vous en effleurerait même pas. Nous allons boire à l’amitié… puis, je vous laisserai. Vous avez sûrement à vous dire une foule de choses au milieu desquelles des oreilles étrangères n’ont rien à faire.