— Non. Mais je crois qu’entre elle et le marquis il y a eu une grande dispute. François n’est pas bavard, tu le sais. Il a parlé seulement à mots couverts d’une scène terrible. Mlle de Combert était souffrante au moment de ton départ mais quand elle a appris ta fuite, elle s’est fait conduire à Lauzargues par François. Je ne sais pas, nous ne savons pas ce qu’elle et le marquis se sont dit. Mais quand elle a quitté le château, Mlle Dauphine semblait hors d’elle-même. Et puis, une fois dans la voiture elle a éclaté en sanglots. Cela lui a duré tout le temps du voyage. Quand elle est arrivée à Combert, elle est montée dans sa chambre et elle s’est couchée. Elle n’en est sortie que trois jours après. Elle n’avait plus figure humaine…
— Pauvre Dauphine ! C’est une chose terrifiante que l’amour quelquefois…
— Une chose bien douce aussi, ne crois-tu pas ?… Une chose dont on ne se lasse pas… que l’on pourrait refaire sans cesse…
Il avait recommencé à l’embrasser, promenant doucement ses lèvres sur ses yeux, son cou, sa bouche. A nouveau Hortense, oubliant Dauphine, sentit son corps frémir et se tendre en un appel impérieux. Sous les baisers de Jean, sous ce réseau brûlant dont il enveloppait tout son corps, elle se sentait mourir mais, cette fois, elle ne voulut pas recevoir sans rien donner en échange. Elle rendit baiser pour baiser, caresse pour caresse, trouvant un plaisir neuf à arracher des frissons à ce corps d’homme fait pour la lutte, le combat sans merci…
Plusieurs fois anéantis puis renaissant au désir, ils firent l’amour. Leur passion semblait grandir à mesure que la nuit s’avançait et il était tard, déjà, quand, enfin, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient pas touché à leur dîner et qu’ils mouraient de faim.
Ils allèrent chercher le plateau et l’installèrent entre eux, au milieu de la tempête de coussins. Tout était froid mais leur semblait délicieux parce qu’ils le mangeaient ensemble. Jamais, jusqu’à présent, ils n’avaient partagé un repas depuis cette nuit d’hiver où Hortense, arrivant de Paris, était apparue dans le cercle des loups et où ils avaient partagé une simple tourte. Jamais non plus, ils n’avaient passé toute une nuit dans les bras l’un de l’autre. Alors, leur repas achevé, ils s’enlacèrent de nouveau mais, cette fois, ce fut pour goûter le plaisir tout neuf de dormir ensemble. Un dernier baiser ferma les yeux d’Hortense et l’envoya dans le monde merveilleux des rêves où tout est possible, même et surtout l’impossible…
Hortense dormait encore mais Jean, habitué aux réveils à l’aurore était déjà levé, habillé et avait remis de l’ordre dans la pièce quand Delacroix, vers dix heures du matin, frappa à la porte. Le peintre pliait sous le poids d’un panier plein de victuailles qu’il déposa auprès du poêle…
— Je vous ai apporté de quoi vous nourrir, dit-il. Je pense, en effet, que vous resterez encore aujourd’hui ici. C’est du moins ce que la comtesse Morosini m’a laissé entendre hier soir. Je suis passé au restaurant dire que je m’absentais, ce sera plus prudent. Le garçon qui me sert est un brave homme, mais il est curieux et d’un curieux on peut toujours faire un bavard…
La tête d’Hortense, que le bruit avait réveillée, apparut entre les rideaux fermés.
— Nous n’allons tout de même pas vous priver de votre atelier ? Ce serait trop injuste.
— Je ne vois aucune injustice là-dedans, fit Delacroix en riant de ce rire qui ressemblait tant à celui de Jean. Il faut que je reste un peu. Timour va venir pour son habituelle séance de pose. Si je ne vous encombre pas, je resterai avec vous jusqu’à cet après-midi…
Revêtue de la blouse de flanelle rouge, Hortense émergea tout à fait du divan et vint vers son hôte.
— Comment pourrons-nous jamais vous remercier ?…
— Je suis déjà remercié. La comtesse Morosini m’a promis de poser enfin pour moi…
— Vous allez avoir votre Liberté ? J’en suis très heureuse mais nous aimons à payer nos dettes nous-mêmes.
Il s’approcha d’elle et, d’un doigt léger posé sous son menton, releva son visage vers la lumière chaude qui tombait de la verrière du plafond.
— Pourquoi ne me paieriez-vous pas de la même monnaie ? Vous êtes extrêmement belle, ce matin, madame. Il irradie de votre visage une clarté, une lumière que je n’y ai encore jamais vues. Est-ce que, vraiment, le bonheur peut donner tant d’éclat ?
— C’est vrai, dit Hortense. Je suis infiniment heureuse et je vous dois ce bonheur en grande partie.
— N’exagérez pas. Je n’en suis pas la cause. Je ne vous ai offert qu’une boîte pour l’enfermer un moment. Mais je suis heureux de l’avoir rencontré. Je ne croyais pas qu’il existât…
— Vous avez tout ce qu’il faut pour être heureux, intervint Jean. Plus un véritable génie… Je ne suis qu’un homme des forêts mais je sais reconnaître l’exceptionnel quand je me trouve en face de lui, ajouta-t-il en allant prendre une grande toile qu’il avait examinée le matin et qui représentait l’esquisse de l’Exécution du doge Marino Faliero. La scène qui avait eu pour théâtre le palier du grand escalier au palais des Doges était recréée avec une grandeur et une splendeur à couper le souffle. Le corps décapité gisait au bas de la toile, dans une ombre qui était déjà de l’oubli… Il existait à peine. Ce qui existait, ce qui vivait, c’était le somptueux manteau ducal, éclatant d’or que trois hommes supportaient en haut des marches, le manteau qui proclamait que tout continuait et que la puissance de Venise demeurait intacte…
Un moment, tous trois demeurèrent silencieux, regardant le tableau. Ce fut Jean qui, en le reposant, rompit ce silence :
— Ne demandez pas trop à Dieu… Il vous a beaucoup donné. Nous, nous ne possédons rien qu’un bonheur précaire. Ces minutes que nous vivons grâce à vous, il nous faudra peut-être attendre longtemps pour en vivre de semblables…
Il refusa de voir le regard soudain chargé d’angoisse dont l’enveloppait Hortense. Devait-il donc la quitter si vite ?… La question lui brûlait les lèvres mais elle la remit à plus tard. Emporté par la passion de son art et heureux d’avoir trouvé en cet inconnu un être capable de l’admirer aussi sincèrement, lui que l’on décriait tant parce qu’on ne le comprenait guère, Delacroix retournait ses tableaux, les montrait avec une joie évidente. Il arracha la toile qui recouvrait le grand chevalet et Hortense put voir, dressée soudain devant elle, la silhouette arrogante, formidable d’un cavalier turc qui ressemblait à Timour comme un frère mais un frère habité par la passion de la guerre…
— Je vais profiter du peu de temps que j’ai devant moi pour vous dessiner l’un et l’autre. Je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer pareilles figures.
Il commença par Hortense qu’il assit sur la petite estrade après avoir arrangé autour d’elle le vêtement couleur de sang. Puis il esquissa rapidement, tandis que Jean se plaçait derrière lui pour suivre son travail.
Timour arriva vers onze heures. Le Turc portait un grand panier-alibi d’où émergeait le col de deux bouteilles mais qui contenait en réalité les vêtements d’Hortense. Il avait aussi une lettre qu’il remit à la jeune femme.
« Il est hors de question que vous reveniez ici, ma pauvre amie, écrivait Félicia. Ma maison est surveillée comme si l’on me soupçonnait de vouloir faire sauter les Tuileries. Mais demain quelqu’un viendra vous prendre pour vous conduire en lieu sûr. Votre fils – quel amour ! – est parti ce matin pour la même destination, caché dans le panier à provisions de Lydia et suivi par sa nourrice habillée comme une femme de chambre. Vous le retrouverez là où vous irez. Je vous y rejoindrai et vous expliquerai ce que nous allons faire. Mais surtout gardez espoir et confiance. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer et les événements travaillent pour nous. Je vous embrasse… »