En dépit des nouvelles peu réjouissantes qu’elle contenait, la lettre de Félicia n’en trahissait pas moins une sorte d’allégresse. Depuis quelque temps déjà, Hortense soupçonnait son amie de se plaire à conspirer. Félicia, de toute évidence, aimait les atmosphères étranges, trouvait plaisir à coqueter avec le danger et, en résumé, se mouvait dans les méandres brumeux des ennuis d’Hortense comme un poisson dans l’eau. N’eût été le fait qu’elle était profondément inquiète du sort de son frère et que la plaie laissée par la mort de son mari était mal cicatrisée, Félicia Orsini comtesse Morosini eût été la femme la plus heureuse du monde…
Au début de l’après-midi, Hortense et Jean se retrouvèrent seuls. Les autres étaient partis. Timour, depuis un moment déjà, Delacroix depuis quelques minutes. Assis l’un près de l’autre, se tenant simplement par la main, ils ne disaient rien. Leur amour éclos au cœur d’une nature sauvage avait besoin de silence. Égoïstement, ils regrettaient ces instants qu’il avait fallu dépenser pour la reconnaissance et l’amitié… Depuis le matin, une angoisse pesait sur Hortense. Elle murmura :
— Tout à l’heure tu as dit que nous ne serions pas heureux avant longtemps… Tu vas repartir ?
— Il le faut… Je ne suis venu ici que pour très peu de temps.
Sentant trembler soudain les doigts menus au creux de sa main, il en resserra doucement l’étreinte.
— Tu repars… bientôt ?
— Demain. Je prendrai la diligence de deux heures…
— Ah !…
Il y avait tant de douleur dans cette courte syllabe que Jean, ému, enveloppa étroitement Hortense de ses bras…
— Mais je ne la prendrai que si je suis certain que tu es en sûreté. Mon cœur, je suis venu seulement pour t’amener ton fils. Cela fait, il faut que je retourne là-bas au plus tôt…
— Les loups ont à ce point besoin de toi ?
— Pas vraiment. C’est l’été et, en cette saison, ils regagnent les profondeurs des forêts où le gibier leur suffit. Quant à Luern, il est habitué à François au cas où il ne trouverait pas sa pitance. Il habite notre grotte pour le moment. Non, si je dois rentrer c’est parce qu’il me faut préparer l’hiver, me reconstruire une maison. Elle sera sur les terres de Mlle de Combert… Enfin, vois-tu, les villes ne sont pas mon fait. Ici j’étouffe…
— Nous étions enfermés aussi quand nous nous aimions dans notre grotte…
— Je ne parle pas de cette pièce. Par le bonheur que j’y vis, elle brille pour moi de tous les soleils du paradis. Je parle de cette énorme ville. J’ai commencé à étouffer en descendant de la malle-poste. Et tu le sais très bien, d’ailleurs… Loin des forêts, je ne saurais pas vivre…
— Oui, je le sais. Mais c’est une pauvre excuse pour me quitter déjà…
— Il n’y a pas que cela : il y a le marquis. Je sais, je sens qu’il va rentrer bientôt… Il faut que je sois là-bas pour l’affronter. Il faut que je l’empêche de nuire. Sais-tu que Mlle de Combert craint pour sa vie à présent ?…
— Qu’a-t-elle à craindre ? fit Hortense acerbe et vaguement jalouse d’entendre Jean employer constamment ce nom. Et que t’a-t-elle fait pour que vous soyez si proches maintenant ? Elle t’ignorait et même je crois bien qu’elle te détestait…
Jean alors raconta comment, après la scène qu’elle avait vécue à Lauzargues, Dauphine avait ordonné à François de lui amener son ami. Elle l’avait reçu dans le salon fleuri qu’Hortense connaissait si bien et Jean, la voyant étendue sur une chaise longue, une couverture sur les jambes, avait été effrayé de sa mine défaite.
« Je sais que vous avez aidé Mme de Lauzargues à s’enfuir, m’a-t-elle dit, et vous avez bien fait. A présent, il faut lui rendre son enfant. Je sais où il est… Dès que l’occasion sera favorable je vous le ferai savoir… »
— Elle a tenu parole, dit Jean. C’est elle, encore une fois, qui m’a fait prévenir et qui m’a donné les moyens de venir ici mais, en échange, elle m’a demandé de ne pas m’attarder : « C’est ici, a-t-elle ajouté, que vous devez combattre le marquis, sur cette terre qui devrait être vôtre… Et je crois que vous êtes loin d’en avoir fini, avec lui… Moi aussi, d’ailleurs… »
— Mais, reprit Hortense, je ne vois pas dans tout cela que Dauphine craigne pour sa vie ?
— Ce n’est pas elle qui me l’a dit. C’est François. Et, tu le sais, François ne dit jamais rien dont il ne soit certain… D’ailleurs, c’est assez facile à comprendre. Quand le marquis s’apercevra que l’enfant a disparu, il sera comme un fauve. Nul ne sera à l’abri de ses coups. Et s’il découvre qui a livré le secret de la cachette…
— Et qui l’a enlevé, oh, Jean ! c’est toi qui seras en danger, toi !
— Je ne le crains pas. Et même j’espère qu’il m’attaquera. Mais, elle, ce n’est qu’une femme malade, fragile…
— Tu espères qu’il t’attaquera ? Oh, mon amour, tu es seul et il aura toute l’aide que procure l’argent…
— J’ai celle des loups. Et puis… si tu veux revenir un jour à Lauzargues, il faut l’empêcher définitivement de nuire.
— Veux-tu dire que… tu le tuerais ? Il est ton père, malgré tout…
— Je ne le chercherai pas, Hortense, mais je me défendrai. Voilà pourquoi je souhaite qu’il s’en prenne à moi. A présent… oublions-le, veux-tu ? Il nous reste si peu de temps…
Ils avaient vécu leur première nuit dans l’ardeur passionnée des retrouvailles, dans la voracité d’une faim ancienne, faisant l’amour avec une sorte de frénésie comme s’ils pensaient ne jamais trouver l’apaisement. Ce fut différent, cette nuit-là…
Dans la lumière douce de la grosse lampe à huile qui baignait leur couche, ils s’aimèrent avec une tendresse éperdue, avec de longs silences où ils demeuraient serrés l’un contre l’autre, soudés par l’amour plus encore que par la chair. De temps en temps, ils parlaient aussi, se murmurant ces mots doux et insensés que l’amour a inventés depuis la nuit des temps et qui sont le vocabulaire propre des amants. Des mots qui n’ont de signification que pour eux seuls. Ils ne dormirent pas, bien sûr, ne voulant perdre aucun de ces instants miraculeux où il leur semblait se redécouvrir sans cesse.
A mesure que le temps coulait à la pendule de bronze doré, dernière épave d’une famille qui avait été riche, Hortense avait l’impression que son cœur se resserrait. Elle écoutait les heures avec l’angoisse du condamné qui a conscience de vivre ses derniers moments, qui sait la hache inéluctable. Tout à l’heure, elle serait amputée d’une partie d’elle-même, la plus chère. Tout à l’heure, elle serait séparée de Jean et ils s’en iraient chacun dans une direction différente. Qu’importait alors à la jeune femme si la sienne la conduisait à la sécurité… Seul adoucissement dans ce naufrage, la pensée de l’enfant qu’elle allait revoir enfin, l’enfant qui était leur, chair de l’un aussi bien que de l’autre…
Quand l’aurore fit couler sur la verrière ses ors roses, Jean et Hortense s’aimèrent une dernière fois avec la passion désespérée des adieux, entrecoupant leurs baisers de questions fiévreuses :
— Nous nous retrouverons, n’est-ce pas ? Un jour nous reviendrons l’un vers l’autre ?…
Cela, c’était elle.
— Il faut le croire, Hortense, car il ne peut pas en être autrement. Je ne peux pas imaginer une vie où tu ne serais plus. Avant toi, je n’étais qu’un arbre planté dans la terre d’Auvergne parmi beaucoup d’autres. Tu m’as fait exister…