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Cela, c’était lui.

Ils quittèrent le lit comme on quitte un asile. Un instant, ils demeurèrent debout l’un en face de l’autre aussi nus qu’Adam et Ève au moment où s’élevaient entre eux et le Paradis les flammes de l’épée de l’Archange. Ils se donnèrent un long baiser comme, au bord de la route, on boit la dernière rasade porteuse de force et de courage. Puis ils se préparèrent. Hortense fit du café sur le réchaud du peintre. Jean rangea ce qui avait été leur chambre puis ils prirent ensemble ce repas qui leur donnait l’illusion d’une vie d’époux. C’était absurdement doux pour Hortense de beurrer les tartines de Jean, de doser pour lui le sucre du café. Le moindre geste prenait une valeur immense…

Et puis, assis côte à côte, et la main dans la main, comme la veille, ils attendirent…

Pas très longtemps. Delacroix, comme il l’avait dit, fut là de bonne heure. Il annonçait que l’on viendrait chercher Hortense vers dix heures. Lui-même tiendrait compagnie à Jean jusqu’à l’heure de le conduire aux Messageries.

— Ne puis-je au moins rester avec lui jusqu’au moment du départ ? plaida la jeune femme.

— C’est un peu difficile. Ce n’est pas un fiacre qui va venir vous prendre. C’est la voiture du prince de Talleyrand. Vous allez chez la duchesse de Dino…

— Chez la duchesse ? C’est là que l’on a conduit mon fils ?

Delacroix sourit avec un brin de malice.

— Nous n’avons pas trouvé mieux pour le moment. Cela vous ennuie ?

— Non. Cela me gêne plutôt ! Une si grande dame, un si grand seigneur…

— Ils sont, vous le verrez, les meilleurs gens du monde ! En outre, quelle protection plus assurée voulez-vous trouver ? Nul ne s’étonnera de voir une voiture de leur maison entrer ou sortir de chez moi. Il arrive que le prince ou la duchesse m’honore d’une visite. Acceptez donc ce qu’ils vous offrent…

— Pardonnez-moi. Je me sens ingrate…

— De toute façon, il était impossible de faire quoi que ce soit pour retarder la venue de la voiture… Hortense serra plus fort la main de Jean qu’elle tenait encore.

— Si peu de temps et puis…

— Courage ! Je t’avais promis de te rendre notre enfant et je te l’ai rendu. A présent, je te promets que nous nous retrouverons…

— Quand ? Dans l’éternité ?

— Ce ne serait déjà pas si mal ! fit-il avec un sourire si confiant qu’elle y puisa soudain une force nouvelle. Mais je suis sûr que le plan de la Providence pour nous deux n’est pas de nous tenir trop longtemps éloignés. Et même… si cette séparation devait durer, je n’aimerai jamais que toi. J’ai confiance, parce que je vais t’emporter avec moi…

Dix heures sonnaient à la pendule dorée quand, sans que l’on eût frappé, la porte s’ouvrit sous une main décidée. La duchesse de Dino, en robe de mousseline blanche, parut. Un joyeux bonjour à Delacroix, un coup d’œil curieux vite changé en sourire à l’adresse de Jean qui s’inclinait et, comme si elle l’avait quittée quelques instants plus tôt, elle s’adressait à Hortense, qui plongeait dans une révérence.

— Vite, petite ! Je ne peux m’arrêter que quelques minutes. Il y a chez moi quelqu’un qui vous attend avec impatience… Messieurs, je vous salue bien ! Ah ! cher Eugène, songez à venir ce soir ou demain rue Saint-Florentin… Le prince serait heureux de vous voir avant de repartir pour Valençay.

— Je n’y manquerai pas, Madame la Duchesse.

D’un mouvement plein de charmante spontanéité, elle lui tendit sa main à baiser :

— Voilà comme je vous aime : aimable et obéissant ! fit-elle gaiement. Monsieur, j’aimerais à vous connaître davantage, ajouta-t-elle pour Jean, mais il apparaît que le temps nous manque. Je vous souhaite beaucoup de bonheur…

— J’en souhaite tout autant à Votre Grâce, Madame, puisqu’elle veut bien veiller sur le mien.

— Hum ! On sait son monde en Auvergne ! dit-elle en lui tendant aussi sa main…

L’instant douloureux était venu pour Hortense et pour Jean. Ils ne voulurent pas lui donner, devant cette grande dame peut-être un peu curieuse, un aspect trop expansif. Aussi bien ils s’étaient déjà dit adieu…

Avec un regard qui contenait tout son amour, Hortense tendit simplement sa main que Jean effleura de ses lèvres :

— Bonne route, mon ami ! Je vous ferai tenir de mes nouvelles et vous dirai où m’en faire parvenir… Et puis… saluez pour moi Mlle de Combert. Je crois, tout compte fait, que je l’aime beaucoup…

En dépit de son courage, les larmes montaient. Elle se détourna rapidement, posa sur la joue du peintre un baiser amical et disparut derrière la porte verte.

Deuxième Partie

UN VENT DE RÉVOLUTION

CHAPITRE VI

LA PETITE MAISON DE SAINT-MANDÉ

Entre le quai Voltaire et la place Louis-XV, dans un coin de laquelle s’élevait l’hôtel du prince de Talleyrand, la distance n’était pas longue mais elle suffit à Mme de Dino pour donner à Hortense quelques explications, Coupant court aux remerciements un peu gênés de la jeune femme, elle déclara :

— Vous ne me devez rien. C’est un devoir pour les honnêtes gens, mécontents d’un régime détestable, de s’entraider. C’est donc votre chance qu’il faut remercier, ma chère. Si la visite du roi de Naples n’avait obligé mon oncle qui est Grand chambellan, à quitter pour quelques jours son château de Valençay, il m’eût été impossible de vous aider. D’ailleurs, nous repartons dès demain. Au fait, je ne vous demande pas si vous souhaitez nous accompagner ? La comtesse Morosini prétend que vous n’y consentiriez pas…

— Elle a tout à fait raison, Madame la Duchesse. Je suis venue à Paris pour y accomplir une certaine tâche qui est de faire la lumière sur la mort de mes parents et de retrouver ma fortune. Cela me serait plus difficile d’un château dont je ne sais d’ailleurs même pas où il se trouve.

— Dans le Berry. Je ne vous cache pas cependant que votre entreprise me semble fort hasardée. Vous devez vous cacher pour ne pas retomber aux mains du marquis, votre oncle, et vous êtes plutôt mal avec la Cour. Il serait peut-être plus sage de vous éloigner ?

— Le marquis ne restera pas toujours à Paris. Il faut qu’il retourne à Lauzargues. Quant à… l’autre danger qui me menace, il suffira pour le conjurer de trouver un endroit suffisamment caché pour que l’on suppose que j’aie quitté Paris. Là, je pourrai attendre les événements. Depuis mon arrivée, on me laisse entendre qu’un changement favorable pourrait se présenter.

— C’est ce à quoi nous travaillons tous. Depuis leur retour, les Bourbons ont presque réussi à me faire regretter Napoléon. Dieu sait pourtant si je le détestais ! Mais soyez en repos, Mme Morosini s’occupe de vous et nous la verrons tout à l’heure.

On arrivait. La voiture avait traversé la place Louis-XV, grand espace herbeux sur lequel la statue du Bien-Aimé n’avait jamais repris sa place et s’engageait dans la rue Saint-Florentin. Presque aussitôt, elle franchit un monumental portail à colonnes et s’arrêta enfin devant une haute porte vitrée gardée par des lions de pierre et abritée sous une marquise de tôle découpée.

Derrière la duchesse, Hortense déjà émue monta sans en rien voir un magnifique escalier de pierre blanche orné de tableaux et de statues. Le luxe de sa maison paternelle l’avait rendue peu sensible à celui des autres et elle ne pensait qu’à une chose : elle allait revoir son fils, le tenir dans ses bras…

On n’alla pas plus haut que l’entresol. Là, deux portes peintes d’une belle couleur ivoire relevée de filets d’or donnaient à droite sur les appartements du prince, à gauche sur ceux de la duchesse. Celle de gauche s’ouvrit d’elle-même. C’était l’un des raffinements de cette demeure exceptionnelle : les portes semblaient s’ouvrir sans le secours de mains humaines car rien ne devait en troubler – à l’exception des jours de réception – le silence feutré. Il était bon qu’une maison où pensait l’un des cerveaux les plus puissants du monde eût cette atmosphère un peu mystérieuse.