— Mais elle ne me connaît pas ?
— Sans doute mais c’est l’idée de recevoir un bébé chez elle qui l’enchante. Mme Morizet n’a jamais eu d’enfants. Vous serez bien, vous verrez…
— Je ne pourrai jamais assez vous remercier. C’est tellement gentil à vous de m’aider…
— Non. C’est tout naturel. J’ai eu affaire à votre père autrefois et il m’a aidé quand j’ai installé ma fabrique de papiers. Je lui devais quelque chose… Au fait, il faut que je vous avertisse. Mme Morosini m’a dit que vous possédiez un passeport au nom de Mme Coudert. C’est sous ce nom que l’on vous attend à Saint-Mandé. Votre sécurité n’en sera que plus grande. Et, à ce propos, recommandez donc à votre suivante d’éviter de vous appeler Madame la Comtesse…
— Soyez tranquille, dit Jeannette de sa voix douce. Je ne me tromperai pas. Je dirai Madame simplement.
— Pour ma part je suis parfaitement d’accord, reprit Hortense mais quand on vit dans la maison de quelqu’un, il est difficile de ne jamais parler, de ne rien dire de son passé. Qui suis-je censée être ?…
— Le mieux, dans ce cas, est de s’éloigner le moins possible de la vérité. Vous venez d’Auvergne. Vous êtes une jeune veuve que son beau-père essaie de déposséder d’un petit bien et vous venez à Paris pour tenter de vous faire rendre justice. Au surplus, Mme Morizet ne vous posera pas de questions gênantes. C’est, chose rare, une femme vraiment discrète.
Tandis que l’on parlait, le cabriolet avait bien roulé. On atteignait à présent la grande place qui avait été l’emplacement de la Bastille. C’était un vaste terrain vague mal nivelé dans un coin duquel s’élevait la chose la plus inattendue : un gigantesque éléphant de bois et de plâtre portant sur son dos une sorte de tour qui déjà menaçait écroulement. Hortense n’était jamais venue dans ce quartier de Paris et elle ouvrit d’aussi grands yeux que Jeannette à la vue du monstre.
— C’est la maquette d’une fontaine dont l’Empereur avait décidé la construction pour amener les eaux de l’Ourcq sur la place. On doit toujours la construire, cette fontaine, mais je crois bien qu’on ne la construira jamais, dit le cocher. Le roi Louis XVIII s’est installé dans les meubles de Napoléon mais il ne s’est pas soucié de donner suite à ses projets. Quant à Charles X, il a d’autres chats à fouetter…
Vidocq n’en dit pas plus. La voiture s’engageait dans le faubourg Saint-Antoine, large artère bordée d’une multitude d’ateliers résonnant du bruit des rabots, des marteaux et des scies. C’était là que s’élaboraient les beaux meubles qui s’en iraient orner les maisons nobles et bourgeoises, Cela sentait le bois neuf, la cire fraîche, la colle fumante, et une intense activité semblait y régner, Ici ou là on pouvait voir stationner l’élégante voiture d’un client ou la charrette d’un marchand. Enfin, par la place du Trône où Vidocq, décidément changé en cicérone, montra à ses jeunes compagnes l’emplacement qu’avait occupé la guillotine pendant la Terreur, puis, par la grande avenue de Bel-Air et la Grande Rue, on atteignit enfin le cœur de Saint-Mandé dont l’aspect paisible et verdoyant plut immédiatement à Hortense.
La maison de Mme Morizet s’élevait, non loin de la vieille église qui avait été chapelle de prieuré, au bord du chemin qui menait à Charenton et qui portait le nom de chaussée de l’Étang. C’était une maison grise, massive en dépit de ses fenêtres cintrées, mais dont les murs étaient à demi cachés par des plantes grimpantes. Un grand jardin s’étendait au long de la chaussée jusqu’à un ruisseau qui, ayant franchi la route sous un pont, se perdait dans l’épaisseur des arbres du parc de Vincennes. Tout auprès le miroir brillant d’un étang reflétait le soleil et sertissait d’or ses nénuphars et ses bouquets de roseaux. On n’entendait d’autre bruit que le chant des oiseaux et l’appel d’une jeune voix réclamant instamment aux échos un certain « Petit-Pierre ! »…
La voiture s’arrêta devant une grille d’où, par une allée passant sous un pommier, on gagnait l’entrée de la maison. Une vieille dame en robe de soie puce, les coques de ses cheveux blancs auréolées d’un bonnet de dentelle posé un peu de travers, s’encadra au seuil quand la voix de Vidocq arrêta le cheval. Voyant l’attelage, elle empoigna ses jupes à deux mains et se précipita au-devant des arrivants en criant :
— Honorine ! Honorine ! Les voilà !…
Une femme à peu près du même âge mais deux fois plus large et deux fois plus haute surgit alors de derrière la maison, brandissant une cuillère à pot grande comme une pelle à four. Mais déjà la petite dame avait atteint la voiture et s’extasiait !
— Le bel enfant ! Le ravissant bébé !… C’est un trésor, ma chère, un vrai trésor !… Mais entrez donc ! Vous devez avoir hâte de prendre un peu de repos et de vous restaurer ! Ces voyages sont si fatigants !…
— D’autant que la diligence avait du retard ! renchérit Vidocq. Mais je crois que Mme Coudert va avoir tout le temps de se reposer chez vous, chère madame Morizet !
Éberluée mais ravie car la vieille dame avait des yeux qui semblaient taillés dans un morceau de ciel et le visage le plus gai qui soit, Hortense se laissa embrasser, entraîner jusqu’à la maison tandis que, derrière elle, éclatait le faux-bourdon d’Honorine s’extasiant à son tour sur la beauté d’Étienne. Vidocq ferma la marche avec les bagages qu’il déposa dans un petit vestibule dallé de carreaux rouges brillants comme de la laque où l’odeur de l’encaustique se mêlait à celle des confitures de fraises…
— Je ne m’attarde pas, madame Morizet ! cria l’ancien chef de la police tandis que la vieille dame entraînait Hortense dans un petit salon voisin. Je vous laisse faire connaissance…
— Mais bien sûr, monsieur Vidocq ! Allez, allez et soyez remercié…
— De rien, madame Morizet, de rien ! Je reviendrai plus tard : Fleuride m’avait chargé de vous porter un panier d’œufs mais je l’ai oublié. Je vais me faire attraper !
— Dites à votre chère épouse qu’elle n’en fasse rien. Vous allez beaucoup trop vite avec votre cabriolet. Vous m’auriez apporté une omelette ! Allez vite et embrassez-la pour moi…
Puis, revenant à Hortense :
— Venez que je vous montre votre chambre, ma chère enfant, et que nous installions bébé et sa nourrice chez eux. Nous passerons ensuite à table…
C’est ainsi qu’Hortense et son fils, fugitifs et traqués, firent leur entrée dans la petite maison de Mme Morizet, veuve d’un inspecteur des eaux et forêts, pour y vivre des heures paisibles qui allaient compter parmi les meilleures de la vie de la jeune femme…
Quinze jours après son arrivée, celle-ci avait encore l’impression d’être là depuis la veille tant les jours passaient vite et agréablement. Elle aimait sa chambre claire tendue de perse fleurie et meublée de vieux et solides meubles de châtaignier si bien entretenus par la vigoureuse Honorine que le bois en brillait comme du satin. Une porte la faisait communiquer avec un assez grand cabinet à rideaux bleu clair où Jeannette s’était établie avec le bébé et, à toute heure du jour ou de la nuit, Hortense pouvait voir ou entendre son fils. Elle aimait le jardin aux plates-bandes bien entretenues qui rivalisait de soins avec celui, voisin, du presbytère. Les fleurs poussaient dans l’un comme dans l’autre avec une exubérance absolue et, si les pivoines de Mme Morizet l’emportaient de beaucoup sur celles du curé, les boules de neige que le brave homme cultivait pour sa chapelle ne supportaient aucune concurrence. Hortense y passait des heures un livre à la main mais le plus souvent dans la contemplation émerveillée de son enfant.