— Plus un mot là-dessus ! Vous aurez besoin de tout votre argent… Et puis est-ce que l’on fait payer son petit-fils ? Allez en paix, ma chère enfant, votre petit Étienne ne manquera de rien. Pas même de tendresse. Surtout pas de tendresse…
D’un élan spontané, Hortense embrassa la vieille dame. Puis :
— Étant donné ce que vous faites pour nous, je vous dois la vérité. Je ne comprends pas d’ailleurs que, vous connaissant, M. Vidocq vous l’ait cachée.
Cette fois, Mme Morizet se mit à rire :
— Quelle vérité ? Que vous n’êtes pas Mme Coudert, petite bourgeoise de Saint-Flour ? Ma chère enfant, il y a longtemps que je le sais. Comme on aurait dit sous cette affreuse Révolution, vous sentez l’aristocrate à quinze lieues…
— Eh bien, j’espère que vous êtes la seule à posséder un odorat aussi fin. Je m’appelle Hortense de Lauzargues. Cependant la plus grande partie de ce qu’on vous a dit est vraie : je suis veuve et je fuis mon beau-père qui veut me priver de mon enfant. Or j’ai lieu de croire que ma trace a pu être relevée jusqu’à Saint-mandé. Mon fils, lui, ne craint rien. Quant à moi il vaut mieux que je parte. Je vais aider mon amie, la comtesse Morosini, à sauver, si elle le peut, son frère.
— Alors, allez vite vous préparer… mais tâchez de nous revenir encore plus vite. Je désire que vous considériez désormais cette maison comme la vôtre. Vous y serez toujours accueillie… comme ma propre enfant.
Le bagage d’Hortense ne demanda pas beaucoup de temps. Il en fallut un peu plus pour les adieux au petit Étienne. Hortense, le cœur navré, ne se lassait pas d’embrasser son fils entrecoupant ses baisers de chaleureuses recommandations à l’adresse de Jeannette qui pleurait un peu mais n’en jura pas moins d’exécuter point par point toutes les recommandations de sa maîtresse.
Enfin, sur un dernier baiser, Hortense revint s’enfermer dans sa chambre. Elle avait encore quelque chose à faire.
Quand elle descendit, précédée d’Honorine qui portait son sac, elle tenait à la main un pli qu’elle remit à son hôtesse.
— Gardez cette lettre, ma chère amie. Elle est adressée à M. François Devès au château de Combert. C’est mon ami le plus sûr. Au cas… toujours possible où vous ne me reverriez plus… où j’aurais disparu…
— Ne dites pas de telles choses, ma chère ! gémit Mme Morizet en se signant précipitamment. Cela ne porte pas chance.
— Une bonne précaution n’a jamais tué personne. Si donc je ne revenais pas, envoyez cette lettre et attendez un homme viendra certainement vous voir alors.
— Ce M. Devès ?
— Peut-être ou, plus sûrement, un autre. Un autre qui s’appelle Jean car j’ai encore à vous avouer ceci : je suis veuve… mais Étienne a tout de même un père.
Mme Morizet eut le bon sourire qui était son plus grand charme et se haussa sur la pointe des pieds pour embrasser Hortense.
— Gardez vos secrets. Je vous aime trop pour ne pas tout comprendre. A présent, allez en paix, mon enfant. J’agirai selon vos désirs. Et j’espère de tout mon cœur que vous viendrez bientôt me réclamer cette lettre.
CHAPITRE VII
A MORLAIX
Le même soir, à la nuit close, les deux femmes, revêtues des costumes masculins déjà portés dans une circonstance analogue, se rendirent rue Christine, une ruelle étroite et noire qui donnait dans la rue Dauphine. Là habitait Rouen l’aîné qui abritait le quartier général des carbonari. Félicia y avait rendez-vous avec Buchez, l’organisateur de l’aventure dans laquelle on allait se lancer. En outre, il était indispensable de le prévenir de l’entrée d’Hortense dans ses plans, ce qui n’allait pas sans inquiéter la jeune femme.
— Vous croyez qu’il va m’accepter ? Je crains bien d’être une gêne à présent…
— Il n’y a aucune raison. D’ailleurs, si c’était le cas il vous le dirait sans prendre de gants. Attendez donc de l’avoir vu…
Hortense fut vite rassurée. Le chef carbonaro l’accueillit avec cordialité et, loin de protester, il se montra au contraire satisfait de l’enrôler. Il prit un temps de réflexion puis dit :
— Non seulement vous ne nous gênerez pas, madame, mais vous allez au contraire nous rendre service. En effet, mon ami Rouen ici présent pense que notre premier projet n’est pas bon. Un groupe d’hommes inconnus circulant aux environs d’une prison a de grandes chances d’éveiller des soupçons. Il n’en va pas de même d’une femme voyageant au grand jour et même de façon assez évidente…
— Bon ! grogna Félicia. Moi qui aime tant le costume masculin, voilà que vous me le supprimez. Est-ce qu’il ne me va pas bien ?
— Il vous va à merveille mais s’il vous protège quand vous sortez dans Paris, c’est uniquement parce qu’il fait nuit. De jour et au grand soleil vous ne supporteriez guère un examen un peu attentif. Admettez que Mme George Sand, elle-même, ne trompe personne ! Aussi avions-nous pensé vous faire passer pour une dame espagnole, voyageant pour son plaisir… mais l’entrée en scène de votre amie va peut-être nous apporter une perspective plus intéressante.
— Je ne vois vraiment pas pourquoi, fit Hortense, craignant que son amie ne fût offensée.
— Parce que vous êtes blonde… et si par hasard vous aviez quelque connaissance d’anglais…
Les yeux d’Hortense s’arrondirent.
— Au couvent, j’ai appris l’anglais, de même que l’italien. Mon père y tenait. Mais je n’ai guère pratiqué…
— Un léger accent et quelques mots suffiront peut-être… Si vous vous sentez capable de prendre cet accent…
— Moi je fais ça très bien, s’écria Félicia avec un accent britannique à couper au couteau. Je l’entraînerai… Tout de même, ajouta-t-elle en reprenant sa voix normale, vous pourriez peut-être nous dire de quoi il s’agit…
A ce moment, l’homme grand et fort qui fumait sa pipe sous le manteau de la cheminée et qui était Rouen l’aîné se leva pesamment et vint rejoindre les trois autres.
— Le mieux serait que cette jeune dame puisse jouer le rôle d’une lady irlandaise…
— Irlandaise ?
— Oui. Vous l’ignorez sans doute mais la ville de Morlaix compte parmi ses habitants de nombreuses familles étrangères que les remous de l’Histoire ou l’intérêt du commerce y ont amenées : Jacobites anglais, Acadiens chassés du Canada, Espagnols, Portugais et, enfin, Irlandais. Parmi ces derniers, les Walsh, les Gainsborough et les Butler. Or, il se trouve que l’armateur Patrick Butler, qui a eu maille à partir avec la Restauration, est un ami qui partage nos idées. Personne ne s’étonnerait qu’il reçoive une compatriote… une cousine peut-être. En tout cas quelqu’un d’assez charmant pour l’inciter discrètement à nous aider autrement qu’en paroles. Je vous l’ai dit : il est armateur et nous aurons besoin d’un bateau : Orsini une fois délivré ne pourra pas être ramené à Paris, même dans les bagages de deux jolies femmes. Il faudra lui faire prendre la mer et gagner l’étranger. Il est Italien, je crois ?
— Il n’est encore que Romain, monsieur, dit Félicia avec un orgueil amer. Italien, j’espère que cela viendra un jour…
— De toute façon, dit Buchez, Rome est trop loin. Le plus simple sera de le faire passer en Angleterre.
— Est-ce tout ce que nous devrons faire ?
— Le colonel Duchamp qui part demain avec nos « bons cousins » Ledru et Boucher vous donnera sans doute d’autres indications. Il prendra logis à l’auberge du Grand Turc. Quant à vous, je vous conseille l’hôtel de Bourbon qui est le mieux achalandé de la ville. Patrick Butler saura votre venue et je suppose qu’il viendra vous y chercher. S’il ne le fait pas, cela compliquera singulièrement votre tâche, car cela signifiera qu’il n’a pas l’intention de nous aider. Il faudra alors vous arranger pour trouver un bateau sans lui…