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— Pourquoi sans lui, s’insurgea Félicia ? Il est armateur, dites-vous ? Il peut toujours accepter un client ! Pendant que j’y pense, quel rôle m’attribuez-vous ? Celui de la femme de chambre de Milady ? J’adorerais cela…

— Vous ne seriez pas plus convaincante en camériste qu’en homme, princesse ! Je suggérerais une amie…

— Une lectrice plutôt. Une femme du monde qui a eu des malheurs, ce n’est pas une chose rare de nos jours !

— Pourquoi pas. De toute façon, il serait bon que vous fassiez de longues promenades sur les bords de mer, notamment autour d’un village nommé Carantec dont dépend le fort du Taureau. Il se trouve à environ trois lieues de Morlaix. La belle saison justifie amplement des promenades d’autant que l’endroit est fort beau. Il serait même bon que vous puissiez vous attarder de manière à observer les mouvements du château.

— Je ne vois pas bien comment ? dit Hortense. La plus longue rêverie romantique a une fin…

De nouveau, Rouen l’aîné intervint à la manière abrupte qu’il semblait affectionner.

— Est-ce que l’une de vous deux dessine ou même peint ? Cela serait une bonne excuse pour de longues stations. Un peintre a besoin de tout son temps…

Les deux femmes se regardèrent, perplexes. Bien sûr, au couvent on leur avait vaguement appris à dessiner mais les sujets n’allaient pas plus loin que des fleurs et quelques allégories religieuses comme un cœur enflammé ou une hostie reposant sur un ciboire. Il y avait un monde entre ces timides exercices et l’exécution d’un paysage…

— S’il vous faut un peintre à présent, dit Félicia un brin sarcastique, c’est notre ami Delacroix que vous devriez envoyer. Il vous brosserait des choses superbes et, comme il est des vôtres…

— Il ne l’est plus que de cœur, coupa Buchez assez sèchement. Il est beaucoup trop pris par la peinture pour s’intéresser vraiment à quoi que ce soit d’autre…

— Je peux vous assurer qu’il s’intéresse à ses semblables, s’écria Hortense, indignée que l’on osât parler de son ami sur ce ton. Il est l’homme le plus généreux du monde…

Buchez eut un geste d’agacement à peine poli.

— Je ne songe nullement à le critiquer, madame… Chacun s’arrange comme il veut. Je dis seulement que, placé en face d’un paysage grandiose, Delacroix se laissera emporter par sa peinture et oubliera tout le reste. Cela dit, nous n’avons pas besoin que vous ayez du génie de simples barbouillages feront l’affaire.

— Encore faut-il que nous ne nous couvrions pas de ridicule, marmotta Félicia entre ses dents. Même un paysan sait voir qui est peintre et qui ne l’est pas. Enfin ! Si vous y tenez, nous ferons de notre mieux…

— Parfait. A présent rentrez rue de Babylone. Vous partirez dans deux jours. Demain, je vous ferai tenir des passeports convenables. Bon voyage… et bonne chance ! N’oubliez pas d’emporter des pistolets.

Le jour n’était pas encore levé, le surlendemain, quand Hortense et Félicia s’installèrent dans la grande berline de voyage de la comtesse Morosini dont on avait repeint en hâte les portières pour en effacer les armoiries. Elles emportaient, avec tout ce qu’elles avaient pu réunir en fait d’argent et de bijoux, un attirail complet d’aquarelliste et des passeports dûment tamponnés aux noms de Mrs Kennedy, domiciliée à Paris rue de Clichy, et de Mlle Romero sa lectrice. Seul Timour les accompagnait ; son crâne rasé dissimulé sous une perruque et un haut chapeau à cocarde, vêtu comme il convenait à un cocher de bonne maison, le Turc avait pris place avec autorité sur le siège du cocher. Après réflexion, Félicia avait préféré, en effet, laisser Gaetano garder son hôtel en même temps que Lydia qui, d’ailleurs, craignait un peu de rester seule.

Tous deux s’entendaient bien, ce qui n’était pas toujours le cas avec Timour. Le Turc avait un peu trop tendance à traiter la camériste du haut de sa majesté masculine, ce que la Romaine supportait fort mal. D’où des brouilles fréquentes. D’autre part, en digne descendant des cavaliers Seldjoukides, Timour aimait les chevaux et s’entendait aussi bien à les monter qu’à les conduire. Enfin, sa force exceptionnelle pouvait être d’un grand secours dans l’aventure qui commençait.

Avec une certaine gaieté d’ailleurs. L’idée de retrouver son frère remplissait Félicia d’une joie que rien ne pouvait ternir car, pour elle, la réussite de l’expédition ne faisait aucun doute. Quant à Hortense, la joie de son amie compensait le chagrin d’avoir quitté son petit Étienne. Et puis, sans elle, l’enfant serait plus en sûreté et c’était pour la jeune mère un grand réconfort. Enfin, pour ces deux jeunes femmes qui n’avaient pas vingt ans et qu’habitait, sans qu’elles en eussent peut-être conscience, un goût secret pour l’aventure, ce départ vers une terre inconnue à la recherche de péripéties héroïques avait quelque chose d’exaltant.

Les consignes données par Buchez indiquaient de ne pas se presser puisqu’elles étaient censées voyager pour leur plaisir. Au contraire, Duchamp et ses compagnons étaient partis à cheval en relayant, ce qui leur assurait une avance de trois ou quatre jours. Ainsi personne, dans la petite ville, n’associerait ces deux arrivées successives. Les deux jeunes femmes eurent donc tout le loisir de s’intéresser aux paysages traversés. Le temps était beau, le pays superbe et le voyage eût été pour l’une comme pour l’autre un temps d’agréables vacances sans la hâte mal refrénée qui habitait Félicia et la légère anxiété d’Hortense touchant la réussite de leur entreprise : arracher un prisonnier à une prison d’État n’a jamais été une tâche facile mais quand cette prison se trouve en pleine mer, cela relève de la plus folle témérité…

Enfin, descendant d’une lande où quelques arbres tordus attestaient la puissance des vents d’hiver mais où genêts et ajoncs en pleine floraison ensoleillaient la terre, la route plongea vers Morlaix, blottie au fond d’un vallon où se rejoignaient deux rivières réunies sous ses murs en un profond estuaire. Au loin, semée d’îles, encore informes à cette distance mais dont l’une devait être la forteresse, la mer, scintillante et bleutée sous le soleil de midi, étalait à l’infini une splendeur qui laissa Hortense sans voix. Jamais, jusqu’à présent, il ne lui avait été donné de contempler cette merveille contrairement à Félicia habituée depuis l’enfance aux immensités bleues de la Méditerranée.

Par une porte ancienne gardée de deux tours rondes coiffées de poivrières, on pénétra dans la ville qui mettait comme un point d’orgue au bout d’une rivière marine hérissée de mâts dont certains portaient des voiles rouges. C’était jour de fête car toutes les cloches carillonnaient et une foule extraordinairement colorée encombrait les rues étroites, rendant difficile le passage de la berline. Les costumes étaient d’une incroyable beauté. Les hommes avaient des habits noirs ouverts sur des gilets bas superbement brodés qui dégageaient de larges plastrons de lin blanc empesés et serrés dans de hautes ceintures bleues assurant la liaison avec d’amples culottes plissées et resserrées aux genoux. Des bas rouges et de grands chapeaux de feutre noir ornés de longs rubans qui pendaient derrière complétaient ces costumes étonnants.

Les femmes ressemblaient à des dames du Moyen Âge avec leurs longues robes à manches étroites, d’un bleu doux, d’un rouge éteint ou d’un noir brillant, toutes garnies de velours, sur lesquelles ressortait la splendeur de longs tabliers de satin brodé. Les coiffes « en queue de langouste » érigeaient de légers hennins de dentelle sur les chevelures bien lustrées. Mais on pouvait voir aussi des chapeaux fleuris ou empanachés, et des robes à la mode de Paris. Ce qui était peut-être moins joli…