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— Je vous ai vue quitter l’hôtel, dit le colonel Duchamp. Alors je vous ai suivie.

— Vous auriez dû vous montrer plus tôt. Vous m’avez fait peur. Vous avez beaucoup changé à ce que l’on dirait ?

Il ne restait rien, en effet, du costume de demi-solde. Un élégant habit bourgeois de fin drap bleu habillait l’officier qui, ainsi, paraissait tout autre.

— Il fallait bien, dit-il. Je suis censé, moi aussi, être un riche bourgeois qui voyage pour passer l’été. Voilà trois jours que je vous attends.

— C’est normal. Avez-vous eu des nouvelles de cet armateur qui…

— Ce Butler ? Aucune. Dès mon arrivée, je lui ai fait porter la lettre que m’avait donnée Rouen en indiquant où l’on pouvait me trouver et j’ai attendu une réponse mais jusqu’à présent je n’ai rien reçu. Je vous avoue que je n’aime pas beaucoup cette histoire. Je me demande si cet homme est vraiment sûr ?

— Moi je me demande surtout pourquoi nous avons tellement besoin de son aide ? Il ne doit pas être très difficile de trouver un bateau dans un port ?

— C’est plus difficile que vous ne croyez. Dans celui-ci tout au moins. Le temps des corsaires et des aventures est révolu. Vous n’avez ici que des militaires et quelques marchands. Et puis il y a une frégate de guerre, la Junon qui ne quitte le port que pour tirer des bords autour du Taureau. Elle surveille tout ce qui part et tout ce qui entre. Elle a de bons canons et elle est bien montée. Il y a de quoi inciter n’importe qui à la prudence. C’est la raison pour laquelle Buchez vous a transformée en Irlandaise et votre amie en lectrice…

— Croyez-vous vraiment que nous puissions, dans ces rôles, être d’une aide quelconque ? Je ne vois pas pourquoi ce Butler accepterait des risques simplement pour faire plaisir à une inconnue, même s’il voit en elle une compatriote ou même une cousine vague ?

Duchamp prit le bras d’Hortense et l’entraîna doucement jusqu’au parvis qui était vide.

— Les voix résonnent sous ces voûtes et je ne suis jamais très à mon aise dans une église. Marchons un peu, voulez-vous ?

Ils firent ensemble quelques pas en redescendant vers le port où ne se voyait d’ailleurs aucun navire de guerre. Ces ruelles étaient assez calmes et pendant quelques instants ils marchèrent en silence. Duchamp baissait la tête. De temps en temps, son regard s’attachait au visage de sa compagne, le scrutait comme s’il y cherchait le mot d’une énigme. Ce petit jeu finit par agacer Hortense.

— J’ai l’impression que vous avez quelque chose à me dire et que vous ne l’osez pas, fit-elle.

— Vous ne vous trompez pas. J’ajoute que j’enrage d’avoir à vous donner de telles instructions. Buchez doit être fou pour miser si gros sur les folies d’un homme !

— Quel homme ? Quelles folies ?

— Butler bien sûr. Rouen l’aîné a rapporté sa passion pour tout ce qui touche à l’Irlande. Il a dit aussi son goût effréné pour les femmes quand elles sont belles et blondes. En fait… vous êtes purement et simplement chargée de le séduire.

— C’est une plaisanterie ? fit Hortense suffoquée.

— J’aimerais bien mais ces gens-là ne plaisantent jamais…

— Pourquoi ne me l’a-t-on pas dit tout de suite ?

— Par peur que vous ne refusiez. Peut-être même de quitter Paris.

— Allons donc ! Comme si ces gens ne savaient pas que j’y suis en danger. Il fallait que je parte. Je comprends à présent pourquoi Buchez nous a dit que nos dernières instructions viendraient de vous. C’est indigne, en vérité, indigne ! Voilà pourquoi vous avez voulu me voir seule, sans Félicia ? Vous savez très bien qu’elle refuserait avec horreur que l’on me demande une telle chose mais qu’elle n’en serait pas moins déchirée ? Nul n’a le droit de refuser une chance, quelle qu’elle soit, de sauver un homme, n’est-ce pas ? Et c’est vous, vous qui me dites cela ?

— Je vous en prie, ne me regardez pas avec cette expression d’horreur ! gémit Duchamp. Si vous saviez à quel point il m’en coûte de vous transmettre ce… cette indignité !

Elle crut qu’il allait se mettre à pleurer et sentit sa colère s’apaiser.

— A ce point ? dit-elle.

Il détourna la tête et elle ne vit plus que son profil net sous l’ombre du chapeau.

— Plus encore ! Vous êtes…, de ces femmes rares que l’on ne peut rencontrer sans que les sentiments n’évoluent…

Il s’interrompit comme s’il avait peur d’en dire trop à présent. Puis secouant la tête avec rage :

— Quel rôle idiot on me fait jouer ! Si la vie d’un camarade n’était en jeu, jamais je n’aurais accepté de me mêler de cette histoire !

— Mais nous y sommes mêlés tous les deux, dit doucement la jeune femme. Et j’ai bien peur qu’il ne nous faille jouer notre rôle jusqu’au bout… l’un et l’autre !

— Par pitié ! ne me dites pas que vous allez faire ce que l’on vous demande ? Jouer ce rôle dégradant ? Oubliez tout cela, je vous en supplie ! Nous nous y prendrons autrement. Je volerai un bateau, je…

— Et vous vous ferez tuer ? Ce serait idiot et n’arrangerait personne. Allons, mon ami, calmez-vous ! Entre accepter les hommages d’un homme et lui rendre les armes il y a un océan que je ne franchirai pas. Même pour la comtesse Morosini qui cependant m’est chère et à qui je dois beaucoup. J’entends rester fidèle à moi-même… et à quelqu’un d’autre.

— Vous aimez quelqu’un ? dit-il douloureusement.

Hortense eut pitié de cet amour timide qui osait à peine s’exprimer. Mais elle avait trop d’estime pour le colonel pour lui cacher la vérité.

— Oui. Et je ne changerai jamais d’amour. Mais, ajouta-t-elle en le voyant détourner la tête, il y a toujours place dans mon cœur pour une véritable amitié. Voulez-vous cette place ?

De nouveau il la regarda et, cette fois, il sourit :

— C’est déjà beaucoup pour un homme comme moi venant d’une femme telle que vous.

— Vous êtes trop modeste. Les héros de l’Empire ont droit à toutes les tendresses. Et puis vous m’avez sauvée et je tiens à votre estime. Aussi ferai-je en sorte de ne pas la perdre. Enfin, ajouta-t-elle plus gaiement pour secouer l’atmosphère un peu lourde qui se glissait entre eux, rien ne dit que ce Butler aura envie de se laisser séduire par moi…

— Quand il vous verra…

— Il ne me verra pas forcément avec les mêmes yeux que vous. Aussi je pense qu’il vaudrait mieux, dès à présent, nous mettre en campagne pour voir s’il n’y aurait pas, tout de même, un moyen, ici ou sur la côte, de trouver un navire capable de nous passer en Angleterre. Vous deviez partir avec deux amis. Que sont-ils devenus ?

— Ils sont allés à Carantec afin de reconnaître les environs de la forteresse. Jean Ledru, qui est Breton, cherche à se faire embaucher par un pêcheur. Boucher, lui, joue les clercs de notaire nantais à la recherche d’un héritier fantôme. Cela lui permet d’entrer partout et d’inviter à boire une foule de gens : la meilleure manière, somme toute, pour avoir des renseignements et être bien reçu. Moi, je compte y aller faire un tour demain. Quant à vous, si le temps se maintient, vous pourriez aller, après-demain, planter votre chevalet sur la pointe de Pen-Laon. C’est le point de la côte le plus proche du Taureau.

— Après demain ? J’espère pouvoir faire patienter mon amie jusque-là. Elle meurt d’impatience…

— C’est bien naturel. Séparons-nous à présent. Je vous ferai savoir des nouvelles…

Elle le quitta sur un sourire. Il y avait du monde autour d’eux et il était préférable de ne pas laisser supposer des liens d’amitié. Calmement Hortense rentra à l’hôtel où elle trouva Félicia revenue de son tour « en ville ». Naturellement elle lui fit part de sa rencontre à l’église et rapporta de son entretien avec Duchamp ce qu’elle pouvait dire en omettant soigneusement la partie déplaisante des consignes de Buchez.