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A son tour, Félicia, du bout de son ombrelle, désigna la silhouette noire et blanche de la frégate sur le pont de laquelle on pouvait voir une sentinelle aller et venir l’arme à l’épaule.

— Il aurait déjà dû se manifester. Je me demande si Buchez a frappé à la bonne porte. Il y a beaucoup de canons sur ce bateau, et un armateur ne doit pas avoir très envie de s’y frotter. J’ai peur que nous n’y arrivions jamais !

— Ne désespérez pas si vite ! Songez que nous ne sommes ici que depuis vingt-quatre heures et nous n’avons encore rien fait. Il faut apprendre à connaître le pays, voir comment les choses s’y passent. Demain, comme le colonel Duchamp nous y a invitées, nous irons reconnaître le Taureau de la côte. Si ce n’est pas possible à Morlaix nous chercherons un bateau ailleurs. Quant à ce Butler, s’il a peur nous nous en passerons. Mais je vous supplie de vous calmer. Vous n’avez pas du tout la mine de quelqu’un qui vient ici pour son plaisir…

— Vous avez raison. Je crois que je suis en train de devenir folle. Tenez, allons un peu marcher sous ces beaux arbres. Il fait très chaud sur ce port. Leur fraîcheur nous fera du bien.

Elles se promenèrent lentement, longuement sous les ombrages de la promenade qui escaladait le coteau. L’endroit était tranquille parce qu’il était encore tôt dans l’après-midi. Il n’y avait personne et ce fut seulement quand elles revinrent vers la ville qu’elles aperçurent quelqu’un. Assis sur un banc, un homme contemplait le mouvement du port. Il avait posé auprès de lui, pour avoir moins chaud, son grand chapeau noir et montrait une épaisse chevelure rousse et légèrement en désordre. Mais seul le chapeau avait quelque chose de rustique. Pour le reste, l’homme était vêtu, en bourgeois riche, d’une redingote grise ouverte sur un gilet noir brodé de vert et sur un pantalon bleu foncé.

Au bruit des pas, il tourna la tête vers les deux femmes et les regarda passer. Il avait un visage aux traits forts, profondément burinés avec au coin de la bouche un pli d’obstination. Les yeux, verts comme de jeunes pousses, dévisagèrent les deux femmes avec une insolence qui déplut à Hortense.

— Pressons le pas, souffla-t-elle. Cet homme a une façon de nous regarder qui ne me plaît pas !

— N’y prêtez pas attention. Les distractions doivent être rares par ici. On nous prend peut-être pour ce que nous ne sommes pas ! De toute façon, c’est sans importance…

A l’hôtel, Mme Blandin leur remit un billet qu’un gamin avait apporté. Il ne contenait que peu de mots, soulignés d’un D majuscule : « Il serait bon, écrivait Duchamp, que vous emportiez de quoi déjeuner sur place. N’oubliez pas le vin – plusieurs bouteilles s’il vous plaît. Cela peut être important. » Un petit plan indiquant la route à suivre était joint à cette étrange missive qui ne laissa pas d’étonner les deux femmes.

— Demander à notre hôtesse de nous préparer un panier pour déjeuner sur l’herbe passe encore, soupira Hortense. Mais du vin ? Et plusieurs bouteilles encore, cela me paraît difficile. Ici nous ne buvons que du lait et du café. De quoi aurons-nous l’air ?

— Le plus simple est d’en acheter en ville. Nous allons en charger Timour.

— Encore fallait-il retrouver d’abord Timour. Livré à lui-même, le Turc avait senti, à la proximité de la mer, se réveiller une ancienne passion qu’il avait beaucoup pratiquée dans son pays et à Venise : la pêche à la ligne. Ce talent lui avait valu la considération d’un patron pêcheur dont il avait achevé la conquête par une station prolongée dans un cabaret du port. En échange, son nouvel ami l’avait initié aux délices du cidre.

C’est dire qu’il était tard quand il reprit enfin le chemin de l’hôtel où Félicia lui réserva un accueil plutôt frais. Mais, apprenant que la nouvelle connaissance était pêcheur et possédait un petit bateau, la Romaine se radoucit.

— Arrange-toi, demain matin, pour acheter quelques bouteilles de vin que tu mettras dans la voiture. Nous partirons de bonne heure.

Timour essaya bien d’expliquer à sa maîtresse que le cidre était une boisson digne des dieux, il se fit rabrouer vertement : du vin, bon autant que possible, et rien d’autre !

Le lendemain, les deux femmes habillées comme il convient pour une partie de campagne – robes claires, chapeaux de paille et ombrelles plus, bien entendu, leur matériel de peinture – quittaient l’hôtel de Bourbon suivies de Timour chargé d’un lourd panier contenant le repas et des encouragements de leur hôtesse.

— Vous aurez beau temps, leur prédit-elle. Je vous ai préparé un bon déjeuner mais gardez-moi tout de même un peu d’appétit pour ce soir : vous aurez du homard.

Le temps était beau, en effet, avec cette brume légère qui sur la mer annonce la chaleur. On suivit le chemin indiqué par Duchamp et, après le quai du Léon, la voiture s’engagea dans l’étroit chemin côtier qui menait à Carantec. Les ornières n’y manquaient pas et l’on ne pouvait pas aller très vite mais ce sentier, qui parfois plongeait entre deux haies d’ajoncs jaunes et d’autres fois laissait voir la mer d’un joli bleu argenté, ne manquait pas de charme. On traversa une lande coupée de petits champs de seigle ou de navets. Parfois aussi, c’était de l’herbe rase où pâturaient des chevaux d’une belle race vigoureuse. Les chapelles étaient nombreuses et aussi les calvaires aux croisées de chemins. Les hirondelles volaient haut dans le ciel mais on pouvait apercevoir les taches blanches des mouettes posées sur l’eau calme. La mer ressemblait à un lac immense tant elle était unie et l’air vif sentait bon l’iode et le varech. On ne rencontra presque personne car les maisons étaient rares.

Sur son siège, Timour sifflait à pleins poumons en homme qui sait apprécier une belle journée mais, dans la voiture, les deux femmes gardaient le silence, tout leur entrain factice du départ envolé.

Assise dans son coin de berline, Hortense réfléchissait. On n’avait toujours reçu aucune nouvelle de Patrick Butler. Le silence de l’armateur était incompréhensible… à moins qu’il ne se comprît que trop bien. Rouen l’aîné de même que Buchez devaient s’illusionner sur les convictions profondes de cet homme. Il appartenait sans doute à cette catégorie d’individus qui ménagent la chèvre et le chou et qui, supportant mal un gouvernement détesté mais fragile, s’efforcent de se créer des amis chez les opposants sans pourtant aller jusqu’à prendre des risques. Il est toujours facile d’être héroïque en paroles mais quand on se trouve au pied du mur l’escalade paraît parfois trop rude, trop dangereuse. Il est vrai que la silhouette noire de la Junon et les soldats que l’on pouvait voir arpenter les quais n’avaient rien de rassurant…

D’une certaine manière, la démission de Butler apportait à Hortense une sorte de soulagement mais elle se le reprochait. Le garçon que l’on gardait si bien avait perdu la liberté à cause d’elle. Poussé par sa générosité et son amour de la vérité, il avait osé la crier en face d’une foule, simplement pour qu’une orpheline eût un peu moins de peine. Et, depuis plus de deux ans, il payait cette superbe folie…

La route venait de dépasser une nouvelle chapelle et, traversant un espace de lande nue, faisait un coude dévoilant un large paysage marin brutalement coupé par la silhouette trapue, grise et courte mais redoutable d’un antique château de mer. Couché sur le miroir bleu, il ressemblait à quelque bête maléfique, mythique et monstrueuse… Le visage de Félicia se figea.

— Le voilà ! dit-elle d’une voix enrouée. Peut-on vraiment se dire homme et oser enfermer son semblable dans pareil endroit ?

— Nous l’en tirerons, Félicia. Nous sommes là pour cela…

— Je resterai ici le temps qu’il faudra. Si notre entreprise ne réussit pas, je trouverai une maison, une chaumière dans cet endroit mais j’y resterai, attendant, guettant une occasion. Oh, mon Dieu ! Je n’imaginais pas que sa prison pût être ce pavé malsain. Regardez, Hortense : il est au ras de l’eau. Qu’en est-il lorsque vient le temps des tempêtes ?…