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— Calmez-vous, mon amie. Le soleil brille et nous ne renoncerons pas. Si ce Butler que le Diable emporte continue à se terrer peureusement et refuse de nous aider, nous nous en passerons. Il suffira peut-être de voler une barque pour gagner, faute de l’Angleterre, un autre point de la côte, moins surveillé. Nous pourrions conduire votre frère à Nantes et de là trouver un bateau qui vous mènerait tous deux en Italie… Enfin, nous avons avec nous quatre hommes forts et résolus. C’est une chance dont il faut se servir à tout prix…

A mesure qu’elle parlait, le front de Félicia se détendait. Elle trouva finalement un sourire.

— Pardonnez-moi cette faiblesse, Hortense ! Vous avez raison : il ne faut jamais jeter le manche après la cognée…

On eut quelque peine à trouver la pointe de Pen-Lann indiquée sur le plan. Elle était couverte d’un bois de pins maritimes qu’aucune route ne traversait. Seulement de petits sentiers dans lesquels il était impossible de faire passer la berline. Timour, après une reconnaissance à pied, l’approcha le plus qu’il pouvait puis transporta les provisions jusqu’à une plate-forme rocheuse, suffisamment découverte pour que rien ne vînt gêner la vue. Le château du Taureau était là, tout près. Un étroit bras de mer le séparait de la terre ; au milieu, s’interposait un îlot, simple caillou portant un petit phare qui ressemblait à un jouet et une maisonnette couverte de pierres plates.

On distinguait chaque détail de la forteresse : la grosse tour ronde entre deux courtines abruptes, les casemates, le pont-levis placé sur le côté le plus étroit et que l’on abattait de jour sur une maçonnerie servant de débarcadère, l’échauguette sur la plate-forme où l’on voyait briller les canons et les armes des sentinelles. Félicia se laissa tomber dans l’herbe courte avec assez de grâce pour qu’un observateur crût qu’elle s’asseyait. En fait, elle sentait ses jambes se dérober sous elle. A cette distance rapprochée, le Taureau apparaissait tel qu’il était : brutal. Une bête de combat mais aussi un tombeau dressé sous le soleil.

— Quatre hommes ! Quatre hommes seulement pour venir à bout de ça, gémit Félicia. Nous n’y arriverons jamais…

— Où est votre bravoure, Félicia ? Ne m’avez-vous pas dit cent fois qu’il ne faut jamais s’avouer vaincu ? C’est l’heure de la bataille, il me semble, pas celle des soupirs !

Le ton ferme d’Hortense fit merveille. Félicia se releva, tête haute…

— Vous pourriez bien avoir raison : je suis en train de me conduire comme une imbécile. Au travail !

Avec une sorte d’entrain, elle entreprit d’installer le chevalet pliant et ouvrit la boîte de couleurs tandis que Timour étalait à terre une nappe blanche et qu’Hortense commençait à déballer les provisions. Il y avait du poulet froid, des petits pâtés, de la salade et un gâteau doré qui embaumait le beurre. Plus, naturellement, deux bouteilles de vin que Timour alla tirer du coffre.

— C’est peut-être un peu beaucoup ? dit Hortense.

— Ce n’est certainement pas pour nous seules… Ah ! on nous a vues…, ajouta-t-elle avec satisfaction.

En effet, l’agitation que menaient ces femmes en amples robes claires, avec leur nappe, leur chevalet et l’espèce d’atmosphère de fête champêtre qui les enveloppait n’était pas passée inaperçue. Sur la plate-forme du château les soldats avaient arrêté leur lente promenade et, au pied du phare, dans la petite île, un homme regardait lui aussi, bras croisés. Mais, insoucieuses de l’intérêt ainsi soulevé, Hortense et Félicia décidant qu’il était temps de déjeuner s’installèrent sur l’herbe pour attaquer leur repas. Elles avaient à peine mordu dans les petits pâtés qu’une voix joyeuse se faisait entendre dans le bois, chantant à pleins poumons :

Le corsaire le Grand Coureur

Est un navire de malheur

Quand il part en croisière

Pour aller chasser l’Anglais

Le vent, la mer et la guerre

Tournent contre le Français…

Quelques secondes plus tard, la voix était toute proche et l’apparition la plus étonnante se manifestait sur le sentier qui menait au bas des rochers : un jeune homme blond au visage ouvert, chapeau noir crânement planté sur l’oreille, la canne à la main et le sourire aux lèvres, aussi élégant et tiré à quatre épingles que s’il se rendait chez une dame au lieu d’arpenter un coin de lande au bord d’une mer sauvage. Il eut, en découvrant les deux femmes, un geste de surprise, un peu excessif peut-être, l’un de ces gestes comme en ont les acteurs sur un théâtre. Un peu excessif aussi le ton de sa voix quand, se découvrant d’un geste large, il proclama :

— Que d’excuses, mesdames, si j’ai pu vous effrayer. J’ai nom François Boucher, clerc en l’étude de maître Leray, notaire à Nantes…

CHAPITRE VIII

LE PRISONNIER DU TAUREAU

Comprenant que le nouveau venu était l’un des compagnons du colonel Duchamp, Hortense entra aussitôt dans le jeu. Forçant un peu sa voix et la chargeant de ce léger accent britannique qu’elle prenait à présent avec une grande facilité, elle se présenta comme étant Mrs Lucy Kennedy, de Paris, voyageant à travers la France pour son plaisir.

— Et voici Mlle Romero, ma lectrice, qui est aussi une artiste, ajouta-t-elle en désignant le chevalet. Vous ne nous avez pas effrayées le moins du monde mais votre apparition était un peu inattendue. Voyagez-vous aussi pour vous distraire ?

— Non, hélas. Je suis ici pour affaire. Je recherche les héritiers d’un homme mort à l’île Bourbon. Et je me rendais chez le gardien du phare que vous voyez là.

— Vous pensez que c’est lui l’héritier ?

— Honnêtement, je n’en sais rien. C’est une affaire tellement embrouillée. Mais, je vous en prie, poursuivez votre repas. Je m’en voudrais de vous déranger.

— Pouvons-nous vous offrir de le partager ? dit à son tour Félicia. Quand on est égaré au bout de la terre, on se doit aide et assistance…

— Ma foi, j’accepte volontiers cette gracieuse invitation…

Jetant son chapeau à quelques pas, il s’assit entre les deux femmes de manière à tourner le dos à l’île et au château. Près du phare, l’homme aux bras croisés était toujours à la même place.

— Je crois, dit-il en baissant la voix de plusieurs tons, que nous pouvons à présent nous entretenir rapidement de nos affaires. Mais si vous voyez bouger l’homme du phare, prévenez-moi, il va certainement venir voir ici ce qui se passe…

— C’est pour lui, cette petite comédie que nous venons de jouer ?…

— Et fort bien. Pour lui et pour les gens de la forteresse, les voix portent sur la mer et, certainement, au Taureau, nul n’ignore plus rien de notre rencontre fortuite. Si l’on veut se cacher, le mieux est de s’étaler largement, au grand jour et même de se faire remarquer…

En quelques coups de dents, Boucher fit disparaître deux pâtés et la moitié d’un poulet. Il mangeait en homme affamé qui sait le prix d’un bon repas.

— Ce pays est misérable. Et l’on y mange fort mal. La seule vue d’une galette de blé noir me coupe l’appétit… Et ce vin est excellent… ajouta-t-il en élevant à nouveau la voix.

— C’était pour vous ? fit Félicia en riant…