On rentra à Morlaix en silence. En elles-mêmes, les deux compagnes supputaient les chances de réussite de la folle aventure. Cette réussite reposait sur une chance si mince ! Qu’un ou deux soldats ne boivent pas de vin ou que certains fussent punis et tout risquait d’avorter. Bien sûr, Duchamp et ses hommes seraient tous armés et étaient prêts à se battre pour arracher Gianfranco Orsini à son injuste prison mais l’idée qu’ils pussent trouver la mort ou être seulement blessés était angoissante. Comment alors réussiraient-ils à descendre un malade, peut-être difficilement transportable ?
Quand elles arrivèrent sur le port, une certaine agitation y régnait. La Junon arborait le grand pavois. Soldats et marins avaient revêtu leurs meilleurs uniformes et les cloches sonnaient à toute volée. Demain, à la cathédrale, on chanterait un Te Deum en l’honneur de la victoire d’Alger. Le crieur public annonçait qu’il y aurait, le jour suivant, réception des notables et bal à l’hôtel de ville. Aussi, les gens avaient-ils cet air riant de ceux à qui l’on promet des réjouissances.
Attirées par toute cette gaieté, Hortense et Félicia regardaient, penchées aux portières de leur voiture quand soudain, au milieu de la foule, Hortense reconnut le visage de l’homme roux qu’elles avaient rencontré la veille à la promenade. Il fixait attentivement la voiture et, quand ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune femme, il sourit d’un large sourire triomphant qui la fit rougir et l’exaspéra. Furieuse, sans bien savoir pourquoi au fond, elle se renfonça dans les coussins et n’en bougea plus jusqu’à l’arrivée à l’hôtel.
Il était déjà tard et les odeurs du souper avaient pris possession de la maison. Le ballet des petites servantes en coiffe blanche commençait. Quant à Mme Blandin, elle devait guetter ses pensionnaires car elle se précipita dès qu’elle les aperçut. Elle tenait une lettre à la main.
— Un valet de M. Butler a porté ce billet pour vous, madame Kennedy, fit-elle avec, dans la voix, la note révérencieuse qui donnait la juste mesure de l’estime où elle tenait l’expéditeur.
Hortense remercia puis, avec un coup d’œil à Félicia, mit la lettre dans sa poche sous le regard un peu déçu de son hôtesse. Ce fut seulement une fois revenues dans leur appartement que l’on ouvrit la lettre. C’était une simple invitation : M. Patrick Butler prie Mrs Kennedy et Mlle Romero à la soirée qu’il donne en l’honneur de la prise d’Alger par la flotte française.
Les deux jeunes femmes se regardèrent. Elles avaient encore dans les oreilles la voix furieuse de François Boucher : « Il est trop tard !… » Pourtant, si l’armateur avait pour ce silence incompréhensible une excuse valable, ne vaudrait-il pas mieux traiter avec lui ? Un bon navire à destination de l’Angleterre serait tout de même plus rassurant qu’une simple barque accostant à une grève avec tout ce qu’un voyage à travers la Bretagne comporterait de dangers pour un évadé.
— C’est de votre frère qu’il s’agit, dit Hortense. A vous de décider de ce qu’il faut faire ! Y allons-nous ?
— Le mieux serait peut-être de demander l’avis du colonel Duchamp.
Hortense griffonna en hâte un court billet à l’adresse de l’officier puis l’on chargea Timour de le porter à destination, c’est-à-dire à l’auberge du Grand Turc. Le majordome reçut la mission avec une visible satisfaction : le colonel étant un soldat lui convenait. En outre, l’enseigne de l’auberge lui plaisait. Il y voyait une sorte d’hommage rendu au maître de la Sublime Porte par des gens, arriérés sans doute, mais tout de même capables de reconnaître la grandeur là où ils la voyaient…
Quand il revint, une heure plus tard, le billet était toujours dans sa poche. M. Duchamp avait demandé sa note et quitté l’auberge.
— Eh bien, soupira Félicia, nous voilà livrées à nous-mêmes. Je suppose qu’il a voulu changer d’adresse pour ne pas trop attirer l’attention. Cela fait tout de même une grande semaine qu’il habite le Grand Turc.
— Comment ferons-nous, si nous avons quelque chose à lui dire ?
— Je suppose qu’il nous fera savoir où il est. En attendant, je crois que le mieux est d’accepter l’invitation, Cela n’engage à rien. On ne sait jamais…
— Et puis, conclut Hortense, j’avoue que je suis curieuse de voir quelle tête il a, ce Butler.
Le lendemain soir, élégamment vêtues de satin de Chine, gris pâle pour Hortense, et de faille grenat pour Félicia, des fleurs dans les cheveux – elles s’étaient coiffées mutuellement comme elles en avaient pris l’habitude depuis le départ –, les deux amies montaient l’escalier d’une des plus belles maisons du quai de Tréguier. Cet escalier de pierre grise menait à deux grandes pièces de réception, un salon et une salle à manger, déjà pleins de monde mais pas au point qu’on ne pût en admirer la richesse.
Encombrées de légers meubles en bois de rose, de lits de repos servant de canapés mais tendus de soies anciennes, de laques de Chine, de pendules en marqueterie, de glaces biseautées, de paravents aux feuilles précieuses et de porcelaines de la Compagnie des Indes, les deux pièces étaient tapissées de verdures des Flandres représentant les amours de Jupiter et de portraits de famille au milieu desquels trônait celui du maître actuel de la maison, en grand manteau rouge. Un rouge qui faisait flamboyer davantage encore les cheveux couleur de carotte. Et Hortense resta un instant médusée devant l’image de l’insolent personnage dont la rencontre, par deux fois, l’avait irritée.
Regrettant d’être venue, elle posait la main sur le bras de Félicia pour amorcer avec elle un mouvement de retraite mais déjà l’original du portrait avait remarqué les deux femmes et accourait. Le salut qu’il leur adressa fut un chef-d’œuvre de courtoise amabilité.
— Quelle joie d’accueillir dans mon étroite demeure des dames de votre qualité, mesdames ! fit-il d’une voix qui avait l’éclat sonore du bronze. J’osais à peine espérer que vous accepteriez l’invitation d’un inconnu mais, en ce jour de fête, les fidèles sujets de Sa Majesté le Roi ne se doivent-ils pas de se réjouir ensemble ?
— Sans doute, monsieur, et nous vous remercions de votre accueil car enfin, si vous nous êtes inconnu, nous le sommes aussi pour vous, et j’ajoute, au risque de vous déplaire, que je ne suis pas sujette du roi de France !
Oh, la joie de pouvoir prononcer ces mots-là pour une femme dont le cœur était en révolte totale avec son souverain ! Hortense découvrait, en cet instant, le bonheur de jouer un rôle – et de le jouer bien –, d’être une autre sans cesser d’être elle-même.
— Je sais ! Vous êtes Irlandaise comme le furent mes ancêtres et comme je le suis toujours de cœur ! Vous voyez bien, madame, que, de toute façon, nous nous retrouvons toujours du même côté ! Me permettez-vous de vous conduire, ainsi que votre compagne, jusqu’à la salle à manger ? J’aimerais vous y offrir un rafraîchissement ou une tasse de café.
Il arrondissait un bras qu’il eût été grossier de refuser. Pourtant ce ne fut pas sans une imperceptible hésitation qu’Hortense posa sa main sur la manche de fin drap bleu-gris car, décidément, Butler avait, en la regardant, un air qui ne lui plaisait guère : celui-là même d’un homme qui semble sûr de remporter à brève échéance une éclatante victoire. Mais le vin était tiré, il fallait le boire. A condition, bien entendu, qu’on se limitât à une tasse de café…