Au bras de l’armateur et suivie de Félicia, elle traversa les groupes, surtout masculins, qui encombraient le vaste salon. Ce faisant, elle remarqua au passage les uniformes de trois officiers de marine qui devaient appartenir à la Junon. Au milieu d’autres hommes qui devaient être des notables morlaisiens, ils attiraient l’attention. Quelques femmes occupaient les chaises et les fauteuils mais en quantité si réduite, comparativement au nombre de leurs compagnons, qu’elles en devenaient insignifiantes.
— Avant d’accepter quelque chose de vous, monsieur, dit-elle comme on atteignait la salle à manger, gardée par la traditionnelle fontaine de faïence ancienne où l’on se lavait les mains avant les repas, j’aimerais rencontrer Mme Butler. Ce serait, il me semble, simple politesse ?
— Sans doute. S’il y avait une madame Butler. Mais je suis un ancien coureur des mers, madame, et un célibataire impénitent. Le monde, voyez-vous, contient trop de jolies femmes. J’ai toujours été incapable de fixer mon choix…
Décidément, la modestie n’était pas la vertu dominante de cet homme, trop sûr sans doute de sa force et de sa fortune.
— En admettant, corrigea Hortense doucement, que le choix eût été uniquement de votre côté ?
— Ce qui veut dire ?
— Qu’il n’est pas certain que toutes les jolies femmes qui sont au monde eussent été disposées à vous accepter.
Ils étaient arrivés devant une vaste table nappée de lin brodé où étaient servis café, sirop d’orgeat et liqueurs. Et comme Hortense avait lâché le bras de Patrick Butler, elle se retrouva en face de lui, sous le poids d’un regard dont le vert avait soudain viré au gris. Avait-elle donc froissé sa vanité ? Au frémissement de ses narines, au pli de sa bouche, elle devina qu’il était sur le point de se mettre en colère.
— Quand on veut une femme… quand on la veut vraiment, on y parvient toujours, laissa-t-il tomber. C’est une question de temps, de patience, d’habileté… parfois d’argent et rien de plus !
Les yeux dorés d’Hortense se chargèrent d’un immense dédain que l’arc de ses lèvres accusa encore :
— Vous avez des femmes une pauvre opinion, monsieur Butler. Tout compte fait, je ne crois pas que j’accepterai de boire quelque chose ici. En fait… je regrette d’être venue ! Venez, ma chère, ajouta-t-elle à l’adresse de Félicia. Et, tournant franchement le dos à l’armateur, elle se disposait à regagner le salon mais déjà il la retenait.
— Non ! Ne partez pas !
Elle se retourna, le regarda. Il s’imposait visiblement un effort. Cela se voyait à la sueur qui marquait ses tempes, au léger tremblement de ses lèvres.
— Pardonnez-moi ! articulait-il. Je… je ne supporte pas que l’on me tienne tête.
— Nul ne songe ici à vous tenir tête. Et je vous laisse d’autant plus volontiers la place qu’elle est vôtre et que vous êtes chez vous !
— Ne m’obligez pas à vous prier. N’avons-nous pas à… parler ensemble ?
— Je ne vois pas de quoi nous pourrions parler. Mais… en admettant que ce soit le cas, l’endroit me semblerait mal choisi au milieu d’une foule.
Il eut un geste de parfait mépris.
— Ces ivrognes ?… Ils ne s’intéressent qu’à la quantité des liqueurs qu’ils peuvent ingurgiter.
C’était vrai. Autour d’eux on buvait ferme et personne ne se préoccupait d’eux. Le duel avait été feutré et, de toute façon, n’avait attiré l’attention de personne. La voix de Butler se fit suppliante.
— Acceptez au moins une tasse de café… ne fût-ce que pour marquer que vous ne m’en voulez pas. Par grâce, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Félicia qui, muette, avait assisté à la scène sans s’y mêler, aidez-moi à convaincre madame…
— Ce n’est pas à moi de le faire, dit Félicia vertueusement. Mais bien à vous, monsieur. Ne vous étonnez pas d’ailleurs des réactions de Mrs Kennedy. Faut-il vous rappeler qu’elle est Irlandaise et…
— … qu’en Irlande on a le sang vif. Je n’aurais jamais dû l’oublier. Faisons-nous la paix, madame ?
D’un sourire, Hortense accepta la tasse qu’on lui offrait. Sa victoire était complète et elle n’entendait pas en abuser mais quand Butler la pria de rester pour souper, elle refusa. On buvait beaucoup trop chez l’armateur et ni l’une ni l’autre des deux femmes n’avait envie de passer la soirée au milieu d’une bande d’ivrognes. Elles se retirèrent donc avec grâce, raccompagnées par leur hôte jusqu’au bas de l’escalier. Celui-ci resta un long moment au seuil, regardant s’éloigner la voiture des deux jeunes femmes. Puis, avec un geste d’agacement, il alla retrouver ses invités.
Cependant Félicia félicitait chaudement son amie pour l’éclatante victoire remportée sur leur hôte d’un moment.
— C’est un homme étrange, ajouta-t-elle. Qu’en pensez-vous ?
— En vérité, je ne sais trop qu’en penser. Est-il vraiment l’homme sûr dont on nous a parlé à Paris ? Je vous avoue que j’en doute. Les orgueilleux ne font pas de bons conspirateurs…
— Je pourrais prendre cela pour moi. Vous savez depuis longtemps quel orgueil est le mien… soupira Félicia.
— Sans doute mais vous savez aussi aimer. Lui, ce Butler, on peut se demander ce qui l’anime. Sous ses dehors emportés, il y a chez lui quelque chose qui me glace. Je ne saurais vous dire quoi…
— Moi, non plus. C’est égal, j’aimerais vraiment avoir l’avis du colonel…
Cet avis allait leur arriver de la façon la moins conventionnelle qui soit. Alors que, rentrée dans sa chambre, Hortense se préparait à se mettre au lit, une petite pierre entourée d’un morceau de papier tomba presque à ses pieds.
Elle contenait tout juste huit mots : « Ne demandez rien, ne dites rien. Prenez garde ! » L’écriture était la même que celle du précédent billet. Machinalement, la jeune femme s’avança sur le balcon et, un instant, fouilla les ombres de la place, y cherchant une silhouette. Mais rien ne bougea.
Appelée en consultation, Félicia fronça les sourcils :
— Cela ne peut désigner que notre ami Butler. Peut-être avons-nous eu tort de nous rendre à son invitation ?
— Je crois que nous aurions eu plus grand tort de ne pas y aller. Après que Buchez et Rouen nous eurent annoncées, cela eut paru suspect.
— Suspect ? C’est ce Butler qui doit l’être pour nous, à présent. Sait-on jamais ce qui peut se passer dans la tête d’un commerçant ? Ceux de Paris ont eu tort de lui faire confiance…
— Eh bien, ma chère Félicia, c’est fort simple : nous ne le verrons plus.
C’était apparemment plus facile à décréter qu’à réaliser. Le lendemain matin, Mme Blandin, les yeux brillants et les joues animées, venait annoncer que M. Butler souhaitait offrir à ces dames une partie de campagne et les attendait en bas… Elle s’entendit répondre par Félicia que Mrs Kennedy était un peu souffrante à cause de la chaleur qui l’incommodait et qu’elle ne sortirait pas. Ce qui parut désoler l’hôtelière. Mais le ton ferme de la fausse lectrice était de ceux qui ne laissent pas place à la discussion. Mme Blandin redescendit donc tandis que Félicia allait avertir Hortense de se disposer à passer la journée dans sa chambre. La prétendue malade fit la grimace :
— Quel jour sommes-nous ?
— Jeudi.
— Cela fait trois jours à rester enfermée ici…
— Je crois que ce serait trop pour une simple indisposition. Gardez la chambre aujourd’hui. Cela devrait peut-être suffire à décourager notre armateur…
De nouveau Félicia se trompait. Une heure plus tard, Mme Blandin, son sourire revenu, apportait avec précaution un bouquet de roses et un panier de fraises de Plougastel : M. Butler souhaitait vivement que le malaise de Mrs Kennedy fût de courte durée. Il se permettrait de venir, le lendemain, prendre de ses nouvelles et voir si elle se sentait assez forte pour une promenade à la campagne ou sur la rivière…