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— Vous avez sans doute raison mais mon cœur est à Lauzargues et je ne saurais le reprendre à l’homme qui a su le conquérir.

— Je reconnais qu’avec toute sa fortune, tout son amour, Butler ne peut avoir aucune chance contre votre meneur de loups… Nous allons donc nous dépêcher de l’oublier… et ce soir, nous annoncerons à notre hôtelière que nous prenons demain la route de Brest. C’est bien cela ?

— C’est bien cela…

Le dimanche matin, les deux amies entendirent la messe à Saint-Mélaine avec une ferveur toute nouvelle.

Elles s’étaient accusées en confession des nombreux mensonges qu’elles avaient faits mais l’absolution donnée presque mécaniquement par un prêtre quasi indifférent et qui devait avoir, avec ses paroissiennes, grande habitude de ce genre de péché, ne leur apporta pas l’apaisement attendu. L’angoisse habitait leur cœur et, si leur prière pour la réussite de l’entreprise insensée de ce soir fut ardente, elles sortirent tout de même de l’église avec leur inquiétude intacte.

Saluées avec enthousiasme par Mme Blandin à qui l’on avait eu bien du mal à faire accepter son paiement – est-ce que ces dames ne devaient pas revenir bientôt ? – elles reprirent leur place dans la voiture et quittèrent l’hôtel de Bourbon d’abord, Morlaix ensuite. On prit, naturellement, la route de Brest qui tournait pratiquement le dos à leur destination réelle mais on avait tout le loisir de gagner le lieu du rendez-vous.

Le temps n’avait pas retrouvé son éclat des jours passés. Il était gris et triste. Le vent, modéré cependant, effilochait les nuages bas. Par intervalles, une petite pluie fine et serrée tombait, trempant les chemins et les genêts de la lande, puis s’arrêtait pour recommencer. Chacune dans son coin, Hortense et Félicia enfermées dans leurs pensées, la regardait tomber sans rien dire.

Durant les longues heures de loisir que lui avait laissées sa maîtresse, Timour, outre la pêche, s’était intéressé à la topographie de la région. Prévoyant qu’il serait peut-être difficile de gagner Carantec par la route normale avec une grosse berline de voyage et sans attirer l’attention, le Turc avait parcouru, à cheval, les environs immédiats de Morlaix. Il mena donc son attelage avec sûreté jusqu’à un croisement de routes marqué d’un haut calvaire qui se situait à près de deux lieues de la ville. Là, il tourna sans hésiter dans le chemin qui menait vers le nord.

— Ne va pas trop vite ! lui recommanda Félicia. Le rendez-vous n’est qu’à la nuit close, ne l’oublie pas…

En foi de quoi, après avoir parcouru deux autres lieues, Timour introduisit sa voiture dans un sentier menant à une tour en ruine qui s’effritait lentement sous la pluie au creux d’un vallon boisé.

— On reste ici, déclara-t-il en sautant à bas de son siège. Ça te convient, maîtresse ? Personne n’y viendra. On dit que cette vieille chose est hantée…

— Rien ne saurait me convenir davantage. On peut toujours s’entendre avec un revenant.

Les heures d’attente parurent interminables. Personne n’avait envie de parler, ni même de dormir car à mesure que le temps passait l’énervement grandissait. Aussi, quand enfin Timour, regardant sa montre, déclara qu’il était temps de partir et remonta sur son siège, un double soupir de soulagement dégonfla les poitrines des deux jeunes femmes. On allait enfin passer à l’action.

La grisaille du temps avait fait tomber la nuit plus vite. Elle était totale quand, à l’abri d’une chapelle à demi ruinée on retrouva le colonel Duchamp qui, au bruit de la voiture, avait démasqué la lanterne sourde cachée sous son manteau noir. Son cheval attendait un peu plus loin attaché à un arbre.

— Où en sont les choses ? demanda Hortense quand l’officier les rejoignit.

— Elles semblent aller bien. Le temps n’est pas beau mais la mer est assez calme. Je ne pense pas que nous ayons à craindre de tempête cette nuit.

— Et le vin ?

— Les hommes du Taureau ont dû y goûter. De la pointe tout à l’heure, j’ai entendu des rires, des chants. On fêtait joyeusement, croyez-moi, la prise d’Alger. Assez parlé à présent ! Il faut aller au rendez-vous… Je vous guide.

Remontant à cheval il s’engagea dans un chemin qui serpentait à travers la lande puis descendait entre des bois de pins et de petits champs de sarrasin. Habitués à l’obscurité, les yeux des voyageurs distinguèrent sur la gauche la dentelle d’un clocher. Enfin, la bande claire d’une longue grève apparut, gardée par des rochers et de vieux arbres tordus. Elle était totalement déserte et dans la broussaille de végétation qui l’entourait on n’eut aucune peine à trouver un abri pour la voiture.

D’où il était, le colonel Duchamp siffla doucement puis, par deux fois, imita le cri de la chouette, le vieux cri chouan qui, si longtemps, avait retenti sur ces étendues désertes. Un appel semblable lui répondit, venant paradoxalement de la mer.

— Le bateau est là, chuchota le colonel. Allons-y ! Quand nous serons embarqués, revenez vous abriter près de la voiture et des chevaux…

Il prit Timour par le bras puis tous descendirent vers le bord de l’eau. La marée était haute et la bande de sable assez réduite. On eut vite rejoint le petit bateau, une grosse barque à rames dans laquelle on distinguait à peine les silhouettes de deux hommes : François Boucher et son ami Ledru. Le colonel et Timour embarquèrent à leur tour et, en quelques vigoureux coups d’avirons, la barque s’éloigna, piquant droit sur la pointe qui fermait la plage.

— Dieu les protège ! murmura Félicia en resserrant autour d’elle les plis du grand manteau noir dont elle était enveloppée. Il nous reste à attendre… et à prier.

Lentement, elles revinrent se tapir dans les fourrés. Tout, autour d’elles, n’était qu’obscurité. Le ciel était noir, les étoiles invisibles et seul le bruit du ressac animait cette solitude de fin du monde…

— J’aurais voulu aller avec eux, chuchota Hortense. Cette attente va être insupportable…

— Moi aussi, j’aurais voulu ; mais nous n’aurions fait que les gêner…

Le vent fraîchissait. L’humidité de la nuit commençait à envelopper les deux femmes qui se serrèrent l’une contre l’autre, déjà frissonnantes.

— Vous avez froid, Félicia ?…

— Un peu… mais j’ai surtout peur. S’ils allaient ne jamais revenir ?…

— Il ne faut pas penser à ça ! Ils sont forts et résolus…

Le silence à nouveau, habité par la mer. Quelque part dans le lointain, un chien aboya puis se tut… Et le temps passa lentement, lentement, s’étirant interminablement… Les minutes, les heures coulaient sans que les deux femmes, dans l’incapacité de consulter leur montre, pussent l’évaluer avec exactitude. Elles se sentaient glacées jusqu’à l’âme, et plus le temps passait, plus la peur augmentait. Leur imagination leur montrait, avec une précision cruelle, ce qu’elles ne pouvaient voir : l’accostage à l’abri des murailles mais face au large pour échapper à la lumière du phare, la difficile escalade, la prudente progression dans les entrailles du château, le combat peut-être, l’enlèvement rendu pénible par l’inertie d’un corps malade et puis toutes ces catastrophes imprévisibles qui pouvaient naître d’un soldat trop sobre, d’un chef trop prudent. Qui sait seulement si les quatre hommes allaient revenir ? Seule consolation : aucun coup de feu n’avait déchiré la nuit…

Quelque part, un coq chanta et puis, presque aussitôt, ce fut le signal. Le doux sifflement prolongé et le cri de la chouette. D’un même mouvement les deux femmes sortirent de leur cachette et coururent vers la grève. Maladroitement car leurs jambes étaient ankylosées…