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— Les voilà ! haleta Félicia. Ils ont réussi…

Mais sa voix s’étrangla dans sa gorge. Les libérateurs étaient partis quatre, ils revenaient quatre. Pas un de plus… Étouffant une plainte, Félicia se précipita à leur rencontre sans souci de tremper ses vêtements.

— Vous n’avez pas réussi ? fit-elle d’une voix éteinte par les larmes et la déception. La main vigoureuse du colonel Duchamp saisit son bras pour la soutenir.

— Il vient de mourir, comtesse… Il est mort dans nos bras et il nous a donné ceci pour vous…

Ceci, c’était un lourd anneau portant une pierre gravée que Félicia ne vit pas tant les larmes brouillaient ses yeux.

— Mort ?… Oh, mon Dieu ! Mort pour quoi ?…

Hortense à son tour était entrée dans l’eau et soutenait son amie. Elle pleurait elle aussi ce garçon mort un peu à cause d’elle.

— Il a dit quelque chose pour vous avant de mourir… Il a dit : « Que ma sœur accepte de vivre ! Aucune vengeance, aucune politique ne mérite de sacrifier une vie comme la sienne… »

Une mince bande plus claire marquait le ciel vers l’est… Félicia regarda ce jour qui se levait comme s’il était son ennemi.

— Je le vengerai pourtant !… Je le vengerai ! Maudit soit le roi de France ! Il a tué mon frère… tué mon frère…

Et elle s’écroula enfin, secouée de sanglots dans les bras d’Hortense.

CHAPITRE IX

L’ÉMEUTE

Il était près de onze heures du matin, le mardi 27 juillet, quand la berline qui transportait Félicia, Hortense et le majordome Timour atteignit la barrière de Passy et s’arrêta devant l’imposant bâtiment à douze colonnes et quatre frontons jadis construit par l’architecte Ledoux pour abriter le poste de garde. Il faisait déjà très chaud et le soldat qui s’approcha de la portière transpirait abondamment sous son shako de cuir bouilli et son uniforme de drap marqué de grandes auréoles. Par la vitre baissée, son odeur de sueur envahit la voiture et fit grimacer les deux femmes.

— D’où que vous venez comme ça ? demanda-t-il en désignant l’épaisse couche de poussière qui couvrait la caisse de la voiture.

— De Normandie.

— Vous auriez mieux fait d’y rester. Doit y faire meilleur qu’ici. Et, où c’est que vous allez comme ça ?

— Chez moi, rue de Clichy, dit Hortense toujours fidèle à son personnage d’Irlandaise habitant Paris.

— Oh, ben, si j’étais vous, je retournerais d’où je viens. Fait pas bon à Paris depuis hier.

— Que se passe-t-il ? demanda Félicia l’œil soudain allumé.

— Dame ! J’en sais trop rien. Tout ce que je sais, c’est que toutes les troupes sont consignées et qu’on a ordre d’examiner tout ce qui entre et tout ce qui sort. Vos papiers !

Avec une mauvaise grâce absolue, Timour les lui montra.

— Ça va durer longtemps cette inspection ? On est en plein soleil et il fait chaud pour des dames !

— A qui que tu le dis ! Et pas seulement pour des dames ! Excusez, Mesdames… Vous pouvez passer.

— Et vous, allez boire un verre quand vous le pourrez ! dit Hortense en lui jetant une piécette que le soldat attrapa au vol avec un grand sourire.

— Merci, M’dame !

La voiture repartit le long de la Seine où le trafic habituel semblait normal. Les arbres du Cours-la-Reine offrirent un instant leur ombre verte. Depuis que l’on avait quitté la Bretagne on subissait une chaleur accablante et l’on avait choisi de ne rouler qu’aux heures les plus fraîches de la journée, c’est-à-dire très tôt le matin et jusqu’à midi afin de ménager les chevaux.

Le voyage de retour avait été morose en dépit des efforts de Félicia pour ne pas faire peser sur son amie le poids de son chagrin. Un chagrin que, d’ailleurs, celle-ci partageait. On ne parla guère au long de la route. Renfoncée dans son coin, la sœur de Gianfranco Orsini rêvait interminablement… Mais, après la vague de désespoir qui l’avait à demi brisée sur la grève, l’autre nuit, elle n’avait plus versé une seule larme. Sa douleur semblait la grandir encore et, plus que jamais, elle ressemblait à une impératrice de Rome.

Une certaine agitation régnait sur la place Louis-XV autour des parapluies bleus ou rouges sous lesquels s’abritaient les marchands de pommes ou de coco. On se passait des journaux qu’un grand garçon aux bras et aux jambes nues distribuait avec une largesse inattendue car il ne recevait aucun paiement. Félicia fit arrêter la voiture et l’appela. Le garçon accourut avec un grand sourire.

— Vous voulez des nouvelles, M’dame ? Eh ben, en voilà ! Et ça ne coûte rien aujourd’hui !

Deux journaux tombèrent dans les mains de la jeune femme. Déjà le curieux vendeur s’éloignait en criant.

— Les nouvelles ! Les nouvelles du jour ! Vive la Charte !

Fébrilement Félicia déplia les feuilles. Il y avait là le National où s’étalait, sous la plume de M. Thiers, un article incendiaire : « Le régime légal est interrompu, celui de la force commence… L’obéissance cesse d’être un devoir… » L’autre journal était le Globe. Si sage d’habitude, il y allait lui aussi de son brûlot sous la signature de M. de Rémusat : « Le crime est consommé. Les ministres ont conseillé au Roi des ordonnances de tyrannie. Nous ne céderons qu’à la violence. Nous appelons de toutes nos forces la haine sur la tête de MM. de Polignac, Peyronnet, Chantelauze, Capelle, Montbel, Guernon-Ranville, d’Haussez. Les ordonnances sont nulles. Nous confions sans crainte la défense de la liberté légale, par les moyens légaux, à la nation la plus brave de l’univers… »

Suivaient les textes des ordonnances royales que l’on peut résumer ainsi : la liberté de la presse était abolie, la Chambre dissoute, la loi électorale modifiée, les électeurs convoqués pour le mois de septembre. En outre, le ministère Polignac se trouvait renforcé par la nomination de nouveaux ultras de la meilleure cuvée.

Félicia froissa les feuillets entre ses mains et jeta sur la place un coup d’œil avide. Des groupes se formaient. On entendait crier : « A bas les ministres ! » et surtout : « Vive la Charte ! » Soudain, on entendit aussi un clairon. Une troupe armée, fusil à l’épaule, apparut au débouché de la rue Royale, entre les deux pavillons de Gabriel. La foule reflua vers les soldats.

— A la maison ! jeta Félicia. Et fais vite !

— Je fais ce que je peux. Il y a du monde partout.

On prit le pont Louis-XVI mais à mesure que la voiture traçait son chemin vers la rue de Babylone, les nouvelles semblaient la suivre et l’escorter. Partout, des jeunes garçons distribuaient les journaux aux passants, aux boutiquiers. On lisait, on se réunissait pour se parler et l’on pouvait voir d’étranges groupes composés de gens disparates : la redingote bourgeoise et la blouse d’ouvrier se côtoyaient. Le ton montait. On s’indignait de ce que l’on considérait à bon droit comme une tentative d’implantation d’un pouvoir absolu dont personne ne voulait plus. Boulevard des Invalides, au coin du couvent des Dames du Sacré-Cœur, il y avait un attroupement. Un homme, monté sur le muret soutenant l’une des grilles, haranguait la foule :

Le gouvernement fait prendre d’assaut les bureaux du National et du Temps. On veut briser les presses d’imprimerie. Il faut aller prêter main-forte à ceux qui se battent déjà. Tous les bons citoyens doivent leur aide à nos vaillants publicistes. Allons tous rue de Richelieu !…

Une clameur lui répondit. On enleva l’homme de son muret et on l’emporta en triomphe tandis qu’un cortège se mettait en marche au cri de : « A bas les ministres ! »… D’autres criaient : « Allons à la Chambre ! Il faut que les députés libéraux se mettent à notre tête… »