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— Mademoiselle ! Mademoiselle… Hortense !…

— Vous me connaissez ?

— Oh oui !… Et vous aussi vous me connaissez… Je… je suis Florent… l’ancien valet de chambre de votre père.

— Vous !

Vivement, elle libéra le visage des saletés qui le couvraient et le reconnut… Elle se souvenait, en effet, de ce grand garçon un peu dédaigneux envers le reste de la domesticité parce qu’il était le favori du maître auquel d’ailleurs il semblait vouer un dévouement total. On n’aimait guère Florent à l’hôtel de la rue de la Chaussée-d’Antin, surtout Mauger, le vieux cocher qui ne manquait pas une occasion d’en dire pis que pendre chaque fois qu’il conduisait Mme Granier de Berny et sa fille…

— Je vous reconnais à présent, dit doucement Hortense. Ainsi vous avez voulu, vous aussi, combattre pour la liberté ? N’êtes-vous donc pas resté chez nous après la mort de mes parents ?

— Rester… Oh non !… Surtout pas !

Il semblait terrifié à présent mais Hortense ne put l’interroger davantage car le vieux docteur – il s’appelait Naudin l’écartait pour examiner le blessé… Celui-ci le repoussa :

— Pas besoin de vous… docteur ! Je n’en ai plus… pour longtemps, je le sais…

— Votre blessure n’est pas belle, en effet, mais je me dois d’essayer…

— Non… non. Laissez-moi… seulement parler avec… cette jeune dame… C’est le ciel qui l’envoie près de moi… à l’heure où je vais mourir… Ne me prenez pas… le temps qui me reste… Venez… venez là, mademoiselle Hortense !

Surpris mais devinant qu’un drame était en train de se jouer entre ces deux êtres, Naudin se retira lentement. On l’appelait d’ailleurs à grands cris pour une femme qui perdait son sang en abondance. Hortense reprit sa place auprès de Florent dont la main agrippa la sienne.

— Je vais… pouvoir décharger ma conscience… Oh, vous ne savez pas… ce que j’ai vécu… depuis cette nuit… terrible !

— Vous savez ce qui s’est passé ?

— Oui… J’en suis même la cause… involontaire ! Oh, mademoiselle… j’ai bien souffert, vous savez… Ces deux malheureux…

— On les a tués, n’est-ce pas ?

— Vous… le saviez ? Ah, c’est vrai… l’homme du cimetière ?…

— Oui… lui aussi vient de mourir en prison. Qui a tué mes parents ?…

— Le prince… San Severo… Laissez-moi… vous dire ! Il… se prétendait… amoureux… éperdument amoureux de… Madame la Baronne. Il était certain que… s’il pouvait la voir seul à seul… lui parler, la prier… elle répondrait à son amour…

L’homme, qui devait avoir une balle dans le poumon, cherchait son souffle et, dans l’effort qu’il faisait, du sang perlait à sa bouche. Hortense voulut parler mais il l’arrêta du geste…

— Il m’a offert une grosse somme d’argent… pour que je le cache, ce soir-là… dans le boudoir de Madame, là où vos parents… avaient coutume de boire un rafraîchissement… quand ils rentraient du bal… Fou que j’étais !… j’ai accepté. Je l’ai caché… derrière le paravent de laque ancienne qui abritait la chaise longue… de Madame quand elle avait ses migraines… J’ai préparé le plateau… Vos parents… sont rentrés… ils sont allés dans le boudoir… Et puis j’ai entendu… les coups de feu… J’ai couru… j’ai vu… le prince… qui mettait le pistolet dans la main… de votre père…

— Mais vous pouviez appeler, dénoncer ce misérable ! Pourquoi n’avoir rien dit ?…

— Il m’a… menacé. Il a dit… que c’était par ordre… du Roi. Alors, je l’ai laissé fuir… par la fenêtre et j’ai refermé…

— Mais la femme de chambre de ma mère qui l’attendait toujours quand elle sortait pour la déshabiller et ranger ses bijoux n’a rien entendu ?…

— La porte… de la chambre était fermée à clef… Et puis, je l’ai payée… pour qu’elle se taise… elle aussi. C’était notre intérêt… à tous deux. On risquait… d’être accusés…

Horrifiée, Hortense laissa tomber sa tête dans ses mains parce qu’elle avait l’impression qu’elle allait éclater. Elle éprouvait peu de douleur pourtant… la douleur, elle l’avait ressentie assez cruellement au moment de la double mort. Ce qu’elle éprouvait c’était du dégoût et une immense colère envers le misérable qui avait froidement assassiné ceux qu’elle aimait et qui, ensuite, avait osé s’installer dans leur maison, dans leurs meubles, s’emparer de leurs biens. Tout cela criait vengeance… et vengeance éclatante. Cependant, le moribond parlait encore :

— Je voudrais… Je vous supplie… de me pardonner… Je… je ne savais pas… je ne voulais pas…

Des larmes roulaient à présent le long de ses joues, glissaient dans son cou… Son désespoir semblait sincère et l’était sans doute mais comment en faire la preuve dont elle avait besoin ?

Soudain, elle aperçut Delacroix. Revenu sur la berge et assis sur une pierre, il dessinait avec ardeur tous ces corps tordus par la souffrance ou figés par la mort, soldats et insurgés fraternellement mêlés et réconciliés dans le trépas.

— Je vais écrire ce que vous venez de me dire et vous le signerez, dit-elle à Florent. A ce prix, je vous pardonnerai…

— Je… faites vite !

Elle courut au peintre médusé, lui arracha le carnet, le crayon, prit une page blanche…

— Ah ça, mais que faites-vous ? Mes dessins…

— C’est de ma vie qu’il est question. Je ne toucherai pas à vos dessins mais il faut que j’écrive quelque chose d’important…

Vivement, elle revint vers l’agonisant, écrivit les grandes lignes de ce qu’il venait de lui raconter puis lui tendit le crayon.

— Aidez-moi à le soulever ! ordonna-t-elle au peintre qui l’avait suivie, intrigué.

Il obéit. Florent prit le crayon, voulut se pencher sur la feuille. Mais sa bouche s’emplit de sang et sur un hoquet tragique, il expira. Hortense ferma les yeux, luttant contre les larmes qui venaient. Elle avait laissé tomber le papier. Delacroix le ramassa, le lut…

— Comment s’appelait cet homme ? demanda-t-il.

— Florent… je ne sais rien de plus.

— Cela devrait suffire…

Il reprit son crayon, traça sous le texte un F maladroit qui s’achevait en un trait tremblé…

— Voilà. Il a signé mais incomplètement puisqu’il était en train de mourir…

Hortense haussa les épaules.

— A qui ferez-vous croire que cette confession est valable ?

— A tout le monde si je suis là pour en témoigner.

— Vous feriez cela ?

— Je ferais n’importe quoi pour faire condamner une crapule… Pour l’instant, il faut achever cette révolution et l’achever selon nos intérêts !

Le combat pour le pont reprenait. Delacroix retourna à ses croquis, Hortense, après avoir fermé les yeux de l’ancien valet, retourna à ses blessés. Bientôt elle rejoindrait Félicia sur le chemin de la vengeance. San Severo devrait payer son double crime et ses spoliations… Soudain, elle pensa à son oncle. Le marquis de Lauzargues semblait au mieux avec ce misérable. De quand datait leur entente ?… Très certainement du voyage que le marquis avait fait à Paris après l’arrivée de sa nièce puisque, avant le double crime, il ne mettait jamais les pieds à Paris. Quelle tête ferait-il s’il savait que son bon ami le volait autant et plus qu’il ne volait Hortense elle-même ? C’était après tout une satisfaction de savoir que ses crimes, à lui, ne rapportaient pas ce qu’il en espérait. Mais cette satisfaction n’allait tout de même pas jusqu’à en absoudre le Napolitain…

La nuit – une belle nuit claire toute constellée d’étoiles mais toujours aussi chaude – fit cesser les combats. Peu de temps après, le sonneur de Notre-Dame, les bras usés sans doute, laissa mourir la voix de son gros bourdon. Un grand silence se fit sur Paris, piqué seulement, de loin en loin, d’un coup de feu, d’un coup de canon, d’un cri… Chacun songeait à rentrer chez soi laissant tout de même des gardes aux barricades et sur les espaces conquis. La fatigue et la chaleur faisaient sentir leur poids inhumain. Sur la place de l’Hôtel de Ville, le général Talon venait d’envoyer trois charrettes pour ramasser ses hommes morts ou blessés. On emporta aussi un beau jeune homme qui, lors du troisième assaut des insurgés sur le pont suspendu, avait mené la charge en élevant bien haut un drapeau tricolore. La mitraille l’avait fauché au moment où il posait le pied sur la place et il était mort peu après en souriant. Il avait dit, en mourant : « Souvenez-vous que je m’appelle Arcole[10]… »