Le petit poste de secours du Dr Naudin se vidait. On emportait à l’Hôtel-Dieu les blessés graves, ceux qui l’étaient légèrement rentraient montrer leur gloire dans leur quartier. Un tombereau vint chercher les morts.
Delacroix prit Hortense par la main.
— Venez, jeune dame ! Vous avez très suffisamment fait la guerre pour aujourd’hui. Je vous ramène…
Mais elle secoua la tête, en rejetant de son bras les mèches trempées qui lui tombaient devant les yeux et ne bougea pas de la pierre où elle s’était laissée tomber.
— Je ne peux pas… La seule idée de faire trois pas me donne mal au cœur. Comment voulez-vous que je rentre rue de Babylone ?… au bout de la terre ! Je crois que je vais dormir ici…
— Pour prendre le froid de la mort si d’aventure un orage éclate ? N’y comptez pas ! Et si vous ne pouvez marcher, on y suppléera. Moi, je ne suis pas fatigué…
Il l’enleva dans ses bras et se mit en devoir de remonter les degrés. Hortense protesta :
— Vous êtes fou. Vous n’y arriverez jamais ! Je suis trop lourde.
— Oui, mais vous êtes si belle ! répondit-il sans la moindre logique. Et puis, rassurez-vous, je vous ramène seulement chez moi. Vous connaissez déjà et c’est beaucoup moins loin. Si ce diable de Lami n’avait disparu dans la mêlée nous vous aurions portée à nous deux…
Il partit d’un pas allègre… mais, au bout de trois cents mètres, il reposait la jeune femme à terre et s’arrêtait pour souffler :
— Je dois me faire vieux. Me voilà mort !…
— Vous en avez assez fait. Je vais marcher un peu. Je me sens mieux…
— Du tout, j’ai dit que je vous ramènerai, je vous ramènerai… et même chez vous !
Il venait d’aviser un bonhomme qui poussait mélancoliquement devant lui une brouette vide qui avait dû servir à transporter des blessés. Le marché fut conclu en un rien de temps. Hortense prit place dans la brouette. Delacroix cracha dans ses mains et empoigna les bras du véhicule improvisé et, dans cet équipage, les deux jeunes gens s’enfoncèrent dans les rues obscures où seuls, les réverbères ayant été jetés bas, brillaient les feux allumés sur les barricades qui, depuis le matin, s’étaient multipliées.
Il était près d’une heure du matin quand on arriva rue de Babylone et Hortense exigea que le peintre achevât la nuit dans une chambre que Livia mortellement inquiète lui prépara. On était, en effet, sans nouvelles de Félicia et Timour battait Paris à sa recherche.
CHAPITRE X
LE PAIEMENT
En dépit de l’inquiétude où elle était du sort de son amie, Hortense dormit comme une souche, vaincue par une fatigue plus grande que sa volonté. Elle fut réveillée par les cris de Livia, sauta à bas de son lit, enfila une robe de chambre et rencontra dans l’escalier Timour qui portait Félicia, visiblement affaiblie. Un gros pansement enveloppait son épaule droite mais elle semblait ne pas trop souffrir car elle trouva un sourire pour son amie :
— Le retour du croisé, fit-elle. Pas trop glorieux, le retour !
— Sublime, au contraire ! s’écria Delacroix qui, contrairement à son habitude, semblait au comble de l’excitation et suivait le Turc. La Liberté dressée sur la barricade, un drapeau tricolore à la main ! Voilà le tableau pour lequel il me faut votre visage !
— Je n’ai jamais brandi de drapeau… tout juste un pistolet et je ne sais même pas si cela a servi à quelque chose. Il y avait un tel tumulte et tant de fumée !…
— Une chose est certaine : elle est blessée votre Liberté ! coupa Hortense. Il faut la laisser se reposer… et aussi se laver. Dieu me pardonne, elle est encore plus sale que je ne l’étais hier soir…
— Est-ce que vous avez fait le coup de feu, vous aussi ? dit Félicia. Ce n’est pourtant pas un métier pour vous…
— Je n’ai pas fait le coup de feu mais j’ai eu, moi aussi, des aventures. Vous les saurez quand vous m’aurez raconté les vôtres. A présent, au lit !
— Revenez souper ce soir ! dit la blessée à Delacroix qui, un peu gêné de son audace, restait planté au seuil de sa chambre. J’ai seulement besoin d’un peu de repos.
Tandis que Livia et Hortense lui enlevaient ses habits souillés et déchirés, la lavaient, refaisaient son pansement et la mettaient au lit, l’héroïne raconta son aventure. En compagnie de Duchamp qu’elle avait perdu depuis, elle s’était retrouvée sur l’une des barricades du boulevard de Gand. Marmont avait donné l’ordre à ses troupes de nettoyer le centre nerveux de la révolte qui se situait alors entre le Palais-Royal et la Bourse. Dans cet objectif, ses troupes devaient en contourner le noyau par les Boulevards mais la tâche s’était révélée impossible. De la Porte-Saint-Martin à la Madeleine, le lieu de promenade le plus élégant de Paris s’était changé en une sorte de camp retranché hérissé de barricades et totalement impossible à franchir.
— Jamais, raconta Félicia, je n’ai vu tant de carabines anglaises et de superbes pistolets de duel. Nos dandys se sont battus comme de vieux troupiers. Le tout d’ailleurs avec une urbanité charmante pour leurs compagnons de combat, que ceux-ci portassent une blouse sale, un vieil uniforme de la garde nationale sentant le poivre à quinze pas, ou même un pantalon de toile sans la moindre chemise au-dessus. Vous êtes longs à vous mettre en marche, vous autres les Français, mais quand vous y êtes on ne peut plus vous arrêter. Sangdieu ! Le beau peuple que j’ai vu cette nuit !
— Il n’était pas mal non plus à l’Hôtel de Ville !
A son tour, Hortense raconta sa journée de la veille, constamment interrompue d’ailleurs par les interjections furieuses de Félicia qui la traitait de folle. Mais quand on en vint à la mort de l’ancien valet, le calme revint et aussi la gravité…
— Le misérable ! dit Félicia… Je pense que, cette fois, vous allez pouvoir obtenir justice.
— De quel gouvernement ? Si celui-ci reste au pouvoir…
— Il n’en est pas question. Vous n’imaginez pas que les Français ont choisi la révolution pour revoir la longue figure blanche de Charles X ? Non… c’est l’Empereur qui vous rendra justice ! C’est Napoléon II ! Savez-vous que, tôt ce matin, les mots d’ordre ont été passés ? On va attaquer aujourd’hui le « fort Raguse » !
— Le fort Raguse ? Qu’est-ce que cela ?
— Les Tuileries, le Louvre… le quartier général de ce damné Marmont ! Ah, que je voudrais y être !… mais Timour m’a ramenée de force. Il est vrai que je n’en avais plus beaucoup à lui opposer…
— Heureusement ! Je vais vous répéter ce que Delacroix m’a dit cette nuit : « Finie la guerre, jeune dame ! » J’ajoute : il faut rester en vie pour gagner d’autres batailles. Laissez les hommes chasser votre ennemi. Je m’occuperai du mien ensuite…