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Finie la guerre pour les habitantes de la rue de Babylone ? Apparemment, quatre élèves de l’École Polytechnique en avaient décidé autrement et, la guerre allait venir retrouver Hortense et Félicia jusque chez elles…

Vers la fin de la matinée, un millier d’hommes s’était regroupé sur la place de l’Odéon. On s’était partagé, comme chefs, ces quatre jeunes gens. Depuis sa défense contre les alliés en 1814, Polytechnique s’était taillé une solide réputation de bravoure. Ceux de 1830 bénéficiaient de l’auréole et entendaient bien y ajouter quelques rayons. Après s’être emparé des armes de la gendarmerie de la rue de Tournon, le millier d’hommes se divisa en trois colonnes dont deux se dirigèrent vers le Louvre. L’une choisit le Pont-Neuf ; la seconde la passerelle des Arts ; la troisième, aux ordres d’un garçon nommé Charras qui avait été chassé de l’École quatre ou cinq mois plus tôt pour avoir chanté la Marseillaise, décida qu’il fallait empêcher les Suisses de sortir de leur caserne, ceux tout au moins qui y étaient encore.

Vers onze heures, alors que Félicia commençait à s’endormir, elle fut réveillée par les tambours battant la charge. Dans sa chambre, Hortense procédait à sa toilette. Elle eut juste le temps de rejoindre son amie. Dans l’escalier des dizaines de pas ébranlaient la maison en dépit des efforts de Timour et de Gaetano pour barrer le passage aux émeutiers.

— Pas la peine de crier si fort ! brailla une voix forte. On n’en veut à personne. On veut seulement monter sur le toit…

Péniblement, Félicia se leva et, soutenue par Hortense, sortit sur le palier. Elles se trouvèrent nez à nez avec un garçon brun dont l’uniforme avait déjà souffert mais qui ôta poliment son bicorne noir. Derrière lui une foule hétéroclite, armée à la diable.

— Excusez-nous de vous déranger, mesdames, mais il ne vous sera fait aucun mal. Nous donnons l’assaut à la caserne des Suisses et nous avons besoin de votre toit et de votre jardin. Nous n’avons pas le temps de vous demander la permission. Ordonnez seulement à votre domestique de rester tranquille : il a déjà assommé trois des nôtres et on a toutes les peines du monde à le maîtriser.

Un homme de mauvaise mine s’avança :

— Faites-le, sinon on vous le saigne… Si vous êtes des ennemis du peuple…

— J’étais hier boulevard de Gand où j’ai reçu une balle, gronda Félicia. Mon amie soignait les blessés à l’Hôtel de Ville. Alors nous n’avons que faire de vos menaces. Allez où vous voulez mais prenez garde : les Suisses sont bien armés.

— Nous aussi ; nous avons un canon…

Ledit canon, une pièce de musée, n’avait qu’un coup à tirer et ne fit pas grand mal. En revanche, il déchaîna chez l’ennemi un feu particulièrement bien nourri qui joncha de cadavres et de blessés la paisible rue de Babylone.

— Je crois qu’il vaut mieux que je renonce à me reposer, soupira Félicia. Quant à vous, Hortense, vous allez pouvoir faire usage de vos talents d’infirmière. Aidez-moi à m’habiller et allons voir ce que l’on peut faire pour ces braves gens…

Tant que dura la bataille, ce fut l’affolement. On recueillit des blessés, on distribua de la nourriture, du vin. Calmé, Timour, après avoir reconnu qu’il se trompait d’ennemi, alla prêter main-forte. Durant deux heures le combat fit rage. Malheureusement pour les Suisses, tout le quartier, peut-être pour éviter le pillage car il y avait dans la foule des figures inquiétantes, s’était mis contre eux. Les coups de feu crépitaient. On tirait des maisons, on jetait sur le moindre uniforme rouge qui se montrait tout ce qui tombait sous la main. Reprise par sa fièvre belliqueuse, Félicia, grimpée sur son toit avec les émeutiers, surveillait les opérations.

Seule, Hortense ne partageait pas l’enthousiasme général. Toute cette violence, tout ce sang – innocent après tout – lui faisaient à présent horreur. La Liberté ne pouvait-elle naître qu’au milieu du massacre ? Dans cette rue bordée de jardins fleuris, la mort commençait à perdre sa noblesse car certains de ceux qui la donnaient obéissaient au simple plaisir de tuer… Soudain, son cœur se souleva, à la fois de dégoût et d’indignation : là, dans la cour de la maison, un groupe d’énergumènes venait d’entraîner un jeune Suisse déjà blessé qu’ils avaient fait prisonnier. On lui arrachait son uniforme, on l’attachait… Un homme armé d’une hache s’avançait :

— On va tailler de beaux morceaux là-dedans ! brailla-t-il avec un clin d’œil ignoble…

Alors Hortense s’élança, sauta le perron, se jeta les bras en croix devant la victime désignée :

— Ne touchez pas à cet homme ! cria-t-elle. Je vous l’interdis !…

L’homme à la hache la saisit par le bras et voulut l’écarter. Mais déjà elle s’était attachée de toute la force de ses bras au jeune Suisse et résistait.

— Fous-le camp de là, la belle ! Sinon je te fais ton affaire à toi aussi !…

La voix de Félicia, chargée d’angoisse, tomba du toit.

— Retirez-vous Hortense ! Vous allez vous faire massacrer.

— Alors vous en porterez la responsabilité, Félicia Orsini, puisque vous ne savez pas faire respecter votre maison… Je ne le lâcherai pas !

— C’est ce qu’on va voir…

La hache de l’homme tournoyait déjà autour de sa tête. Hortense ferma les yeux. Un coup de pistolet claqua et la brute s’abattit… C’était Félicia qui avait tiré. Mais Hortense et son protégé n’étaient pas sauvés. Les compagnons de l’homme à la hache n’étaient pas calmés. Leur cercle menaçant se rétrécissait… Soudain, par le portail ouvert, surgit Charras un fusil à la main. D’un regard il comprit la situation :

— Camarades ! cria-t-il. Nous sommes ici pour balayer une monarchie, pas pour assassiner des femmes et des blessés !…

— Vinchon a été tué, riposta un homme qui avait déniché on ne savait trop où une carmagnole et un bonnet rouge. On va le venger !…

— Non ! Tente la moindre chose et je t’abats ! Ça fera deux morts !

Brusquement, sa voix perdit son ton menaçant pour redevenir vibrante.

— Ceux de cette maison nous ont aidés, et nous avons mieux à faire. Écoutez les cloches ! Ce n’est plus le tocsin ! Le fort Raguse est tombé ! Il faut aller assurer notre victoire et rejoindre les autres ! Ici, il n’y a plus rien à faire !

Il y eut un silence. Chacun écoutait. L’une après l’autre les cloches des églises de Paris s’ébranlaient, non plus pour le sinistre tocsin mais pour des volées joyeuses telles qu’on en entend au matin de Pâques et aux grandes fêtes.

— Marmont est vaincu ? reprit l’homme à la carmagnole sur un ton de doute.

— Et en fuite. Il se replie vers Saint-Cloud. La Fayette se rend à l’Hôtel de Ville ! Paris est à nous !…

Une immense clameur lui répondit. D’un seul coup, la maison se vida. Les insurgés avaient hâte à présent de participer à la victoire, de rejoindre les autres vainqueurs. Ils se précipitaient, se bousculaient. Ce fut, dans la rue, une débandade indescriptible… Puis, graduellement, tout rentra dans le silence. Hortense, toujours couchée sur le blessé se releva… pour constater qu’il était mort et que sa robe était pleine de sang.

Alors, se laissant tomber sur les marches du perron, elle éclata en sanglots… Un instant plus tard, Félicia vint s’asseoir auprès d’elle. En silence, elle la regarda pleurer pendant quelques minutes. Puis, presque timidement, elle demanda :

— Est-ce que vous me détestez, Hortense ?… Il ne faut pas. Je suis comme je suis, c’est-à-dire très différente de vous en dépit de notre amitié. Depuis des siècles, les Orsini ont fait couler le sang et ont versé le leur. Nous n’y avons jamais attaché beaucoup d’importance.