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— Je sais, Félicia, je sais… mais ne me dites pas que vous auriez laissé massacrer ce malheureux sous vos yeux et sans rien faire pour lui porter secours ?

— Il y a des cas qui sont au-delà de tout secours. La vraie charité aurait consisté à lui loger une balle dans la tête pour lui éviter la souffrance. C’est ce que j’aurais fait, sans vous.

— Ne valait-il pas mieux faire ce que vous avez fait ?

— Non car, si le jeune chef n’était pas arrivé à temps avec sa bonne nouvelle, cela n’aurait sauvé ni vous ni moi, ni aucun des habitants de la maison, Même les héros peuvent, dans certains paroxysmes, se transformer en bêtes sauvages…

— Des héros ? Ça ? fit Hortense en désignant du pied l’homme à la hache qui gisait à présent auprès de sa victime.

— Pourquoi pas ? J’ai vu tout à l’heure cet homme s’élancer seul, lui, premier, contre la mitraillade des Suisses sans autre défense, pour sa poitrine, que cette chemise… Venez, à présent, rentrons. Timour et Gaetano nous débarrasseront de ces cadavres…

Les deux femmes rentrèrent en silence pour constater que l’intérieur de la maison semblait avoir subi le passage d’un ouragan… et que l’argenterie et certains bibelots avaient disparu. Hortense se garda de faire remarquer que les héros savaient parfois aussi s’occuper de leurs intérêts…

Delacroix ne revint pas ce soir-là. Ni Hortense ni Félicia ne le regrettèrent en dépit de l’amitié qu’elles lui portaient. Elles avaient besoin que la paix et le silence leur permettent de se retrouver et d’oublier qu’un instant elles s’étaient détestées…

La nuit fut calme. La Révolution était terminée mais personne ne le savait encore avec certitude même si la statue de Louis XVI, place des Victoires, et celle d’Henri IV sur le Pont-Neuf s’ornaient toutes deux d’un drapeau tricolore…

Les nouvelles arrivèrent le lendemain avec le colonel Duchamp. Le Roi avait enfin, la veille au soir, rapporté ses stupides ordonnances mais il était trop tard. Plus personne ne voulait le voir revenir à Paris et c’en était fini de son règne. Dans la ville, la joie était à son comble mais une joie encore teintée d’une légère méfiance. On ne serait vraiment tranquille que lorsque les Bourbons auraient compris qu’il ne leur restait que l’exil. Et puis les états-majors politiques entraient en jeu et, de ce côté-là, rien n’était gagné.

— On dirait que vous n’êtes pas satisfait, mon ami ? dit Hortense qui observait, depuis son arrivée, le visage de l’officier. Pourtant, la bonne cause l’a emporté ?

— Quelle cause ? Là est la question. Il semblerait que nous n’ayons fait tout cela que pour le duc d’Orléans. Il se terre à Neuilly mais la propagande que l’on fait autour de son nom est effrénée. Le vieux Talleyrand ne chôme pas en ce moment… Alors moi je pars. En fait, je suis venu vous dire adieu.

— Vous partez ! s’exclamèrent les deux femmes d’une même voix. Mais pour où ?

— Pour Vienne. J’ai mon portemanteau sur mon cheval et je ne me reposerai guère en route. Il importe que ceux qui sont là-bas, prêts à nous aider, sachent au plus vite que les Bourbons sont abattus, que la route est libre pour le fils de l’Empereur.

— Libre ? dit Félicia. Ne disiez-vous pas à l’instant que les orléanistes sont entrés en campagne ? Êtes-vous sûr que vous aurez le temps de ramener le prince, en admettant qu’il puisse partir ?

Duchamp haussa les épaules avec un dédain superbe.

— Les nôtres aussi sont au travail. On distribue des portraits du roi de Rome et d’autres, plus récents, qui montrent le prince tel qu’il est, si jeune, si blond, si fier ! Dites-vous bien ceci : quel que soit le gouvernement qu’on instaure, Napoléon II n’aura qu’à paraître sur le pont de Kehl pour que la France tombe à ses pieds. Le gouvernement sera balayé ! Je vous quitte à présent, mes belles amies. Sans adieu d’ailleurs. Nous nous reverrons à Notre-Dame, le jour du sacre…

Il sortit en courant emporté par sa fougue et par sa foi en l’avenir. Les deux femmes l’accompagnèrent jusqu’au perron, le regardèrent se mettre en selle puis agitèrent une dernière fois la main quand il franchit le portail. On entendit décroître, dans la rue, le claquement des sabots de son cheval. Félicia rentra la dernière. Elle était songeuse.

— J’ai grande envie de le suivre, dit-elle.

— Voilà une envie contre laquelle il faut lutter. Outre que vous n’êtes guère en état, que deviendra la cause du prince si tous les bonapartistes de Paris se lancent sur la route de Vienne ? Rien n’est encore joué, Félicia, et, pour l’instant, c’est ici qu’il faut remporter la victoire…

Hélas, dans les jours qui suivirent, l’épaule de Félicia s’arrangea beaucoup mieux que ses aspirations politiques. Dès le 31 juillet, le duc d’Orléans recevait des députés le titre de Lieutenant Général du Royaume, et se rendait à l’Hôtel de Ville où il réussissait à se faire admettre par La Fayette qui s’y était installé quarante-huit heures plus tôt. Cependant Charles X, qui avait quitté Saint-Cloud pour Trianon, abandonnait ce dernier palais presque parisien pour le château de Rambouillet d’où il allait ratifier la nomination de son « cousin d’Orléans… ». Le lendemain lui et son héritier direct, le duc d’Angoulême, abdiquaient à une heure d’intervalle en faveur du duc de Bordeaux, l’enfant posthume du duc de Berry.

— Un marmot qui n’a que dix ans pour un pays qui ne sait pas où il va ! rageait Delacroix qui entreprenait le portrait de Félicia, portrait dont il comptait se servir pour la gigantesque toile qu’il projetait pour le Salon de 1831. Et un marmot qui demain prendra le chemin de l’exil avec sa famille !

Car, à présent, il ne faisait plus de doute pour personne que la famille royale allait devoir quitter la France, sans doute pour l’Angleterre.

— Pauvre duchesse d’Angoulême ! soupira Hortense. Être née à Versailles et passer sa vie sur les chemins de l’exil.

— Vous n’allez pas la plaindre à présent ? protesta Félicia. Elle n’a pas été tendre pour vous… pour vous dont on avait cependant tué aussi les parents.

— Sans doute, mais je ne peux m’empêcher de la plaindre. L’amour, elle ne saura jamais ce que c’est puisque son époux est impuissant. Elle n’aura jamais la joie de tenir un enfant dans ses bras…

— Elle aura au moins eu celle d’empoisonner l’existence d’une foule de pauvres gens. Elle n’a jamais eu pitié de personne : souvenez-vous du maréchal Ney, de La Bédoyère, des quatre sergents de la Rochelle dont elle fêta l’exécution par un bal. Si vous avez de la compassion de reste, Hortense, gardez-la pour qui la mérite… L’Histoire est ce qu’elle est et, en général, elle marche vite.

Elle marchait vite, en effet. Le 9 août, le duc d’Orléans devenait roi des Français sous le vocable de Louis-Philippe Ier et le lendemain Charles X et sa famille s’embarquaient à Cherbourg. Dans Paris, les barricades se démolissaient les unes après les autres et bientôt il fut possible de circuler de nouveau en voiture.

Hortense en profita pour aller voir son fils. L’enfant était superbe, rond et doré comme une pêche de vigne. Sa mère le trouva gigotant, pieds et bras nus, sur une grande couverture étalée sous le vieux pommier. Jeannette jouait avec lui.

— Nous l’avons bien soigné, n’est-ce pas, Madame ? dit la jeune nourrice. Je crois qu’il est heureux ici. Mme Morizet en raffole…

— Je ne peux pas lui donner tort, dit Hortense en riant et dévorant de baisers le bébé qui s’efforçait de lui tirer les cheveux et qui riait aussi, montrant deux quenottes minuscules et bien blanches…