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Mme Morizet, qui était à vêpres, accueillit à son retour sa visiteuse avec enthousiasme.

— Nous avons été tellement en souci de vous ! dit-elle. J’espère que vous nous restez quelque temps ?

— Pas aujourd’hui, hélas ! Je ne vous fais qu’une courte visite car j’ai encore, avant de pouvoir vivre avec Étienne, une grave question à régler. Mais j’ai bon espoir à présent que nous avons changé de gouvernement. A propos, comment avez-vous passé ces journées de révolte ? J’ai été, moi aussi, en grand souci de vous car on disait que la poudrière de Vincennes pourrait sauter.

— On dit toujours des tas de sottises ! Nous avons été bien tranquilles ici. Jamais on ne s’est fait autant de visites, bien sûr, car chacun avait sa petite nouvelle à apporter… Nous sommes un village, vous savez, et la turbulence de la grande ville ne franchit guère le rideau de nos grands arbres. Eh bien, si vous ne restez pas, au moins vous allez goûter avec nous.

Une heure plus tard, lestée d’une agréable collation de framboises, de massepains et de bon lait que procurait une ferme voisine, Hortense reprenait le chemin de la rue de Babylone, le cœur allégé et plein d’un courage tout neuf. Elle avait, cette fois, laissé son adresse à Mme Morizet pour qu’elle pût la prévenir s’il se produisait le moindre incident mais c’était bien improbable : nulle part son fils ne serait mieux qu’à Saint-Mandé. Quant à l’avenir, elle l’envisageait avec un certain optimisme. On disait que le nouveau roi était un homme simple et bon, un père de famille nombreuse adorant ses enfants. On disait aussi qu’il rappelait auprès de lui les anciens soldats de l’Empire, tous ceux que la Restauration avait pourchassés, emprisonnés, réduits à la misère et qui revenaient joyeux, dépoussiérant leurs vieux uniformes pour le bonheur de servir à nouveau sous le drapeau aux trois couleurs. Ils n’allaient pas servir le roi de France mais le roi des Français et la nuance était d’importance. Il n’y avait donc aucune raison pour que celui-ci ne reçût pas favorablement la plainte de la fille d’un ancien serviteur de Napoléon. La mémoire d’Henri et de Victoire Granier de Berny allait être définitivement lavée et leur assassin paierait la dette de sang qu’il avait contractée.

Tranquille, désormais, au sujet de son fils, Hortense pensa qu’il était temps pour elle de demander une audience royale. Et ce fut la première chose qu’elle déclara quand, rentrée à la maison, elle pénétra dans le jardin où Félicia posait pour Delacroix. Jamais sans doute tableau n’aurait été fait avec plus de soin car le peintre venait tous les jours. Apparemment, c’était le superbe profil de son modèle qui lui donnait le plus de mal mais il semblait prendre à ce mal un plaisir infini.

— Ne croyez-vous pas, dit Félicia, que vous devriez attendre encore un peu. Le nouveau roi doit être assailli de toutes parts. Cela ne doit pas être facile d’obtenir une audience…

— Je pense qu’il suffit de frapper à la bonne porte… Le tout est de savoir laquelle.

— Il me semblait, dit Delacroix, que Mme la duchesse de Dino vous voulait du bien ? Eh bien, la voilà, votre porte ! Le prince de Talleyrand a pratiquement mis le duc d’Orléans sur le trône, Louis-Philippe n’a rien à lui refuser. Surtout pas cette misère que l’on appelle une audience. Voulez-vous que je demande à la duchesse de vous recevoir ? Elle sera certainement ravie de vous revoir…

— D’autant que j’ai cessé d’être compromettante. Fidèle des Bourbons, le marquis de Lauzargues a désormais perdu tout pouvoir. Pour lui, les Orléans sont des régicides, un point c’est tout… Ils n’ont aucune raison de le protéger.

Dix jours plus tard, Hortense franchissait pour la seconde fois le grand porche de l’hôtel de la rue Saint-Florentin et ne put s’empêcher de sourire en constatant que les grandes lettres dorées qui, lors de sa précédente visite, annonçaient que cette maison était l’Hôtel Talleyrand, avaient disparu. Quand on ne sait comment va tourner une révolution, mieux vaut se montrer prudent. Et prudent, le Diable boiteux l’avait toujours été à l’extrême.

Un grand laquais à perruque poudrée conduisit la visiteuse dans le petit salon bouton d’or où l’attendait la duchesse. Celle-ci l’accueillit avec chaleur et se leva pour l’embrasser.

— Eh bien, ma chère enfant ! s’écria-t-elle. Vous voilà à nouveau libre comme l’air ? Vos ennemis n’ont plus le moindre pouvoir et vous pouvez à nouveau mener une vie normale. Vous avez d’ailleurs une mine superbe.

— Si vous le permettez, Madame la Duchesse, je vous retournerai le compliment. Vous êtes éblouissante aujourd’hui…

Ce n’était pas flatterie. Vêtue d’une robe de soie bruissante couleur de soleil garnie d’admirables dentelles neigeuses, qui mettait en valeur ses beaux cheveux noirs et ses yeux immenses, Mme de Dino éclatait de fraîcheur et de joie de vivre.

— C’est le succès, ma chère ! Nous voilà redevenus soutien de l’État après tant d’années de grisaille. J’avoue que c’est un plaisir rare qu’il est doux de savourer : M. de Talleyrand pour sa part est tout à fait content. Le Roi veut l’envoyer en Angleterre comme ambassadeur extraordinaire et il feint d’en être contrarié… mais c’est coquetterie pure. Mais venez vous asseoir près de moi et causons. Le cher Delacroix m’a laissé entendre que vous souhaitiez obtenir une grâce ?

— Non, Madame. Pas une grâce. Simplement justice. Je sais que mon père n’a pas tué ma mère et ne s’est pas donné la mort. J’en suis certaine à présent parce que je sais qui les a tués…

— Et qui donc ?

— Le prince San Severo. Le valet qui l’a introduit cette nuit-là dans la maison de mes parents et qui l’en a fait sortir après le crime a fait, avant de mourir, des aveux complets. M. Delacroix en a été témoin…

— Ah !…

Il y eut un silence. La duchesse s’était levée et marchait lentement à travers son salon suivie du léger bruissement de sa robe. Elle semblait si soucieuse tout à coup qu’Hortense sentit son cœur se serrer.

— Vous me croyez au moins ? fit-elle avec inquiétude. Je peux vous montrer la confession de cet homme. Je l’ai là, sur moi…

— C’est inutile. Bien sûr, je vous crois… encore que ce soit tellement stupéfiant. Un homme de si bonne maison, si élégant et si bien élevé… Un parfait gentilhomme.

— Il a tout de même tenté de me tuer, Madame la Duchesse et, à mon sens, ceci explique fort bien cela. De toute façon, qu’importe la qualité mondaine de l’homme puisqu’il n’est, après tout, qu’un assassin. J’attends seulement du Roi qu’il me fasse rendre justice. C’est mon droit et c’est mon devoir filial.

— J’entends bien. Vous voulez que le prince soit arrêté…

— Jugé et exécuté, oui, Madame. Si le roi est l’homme juste que l’on dit, il me fera raison…

Après avoir réfléchi encore un instant, Mme de Dino quitta le salon en priant sa visiteuse de l’excuser. Un moment plus tard, elle revenait. Le prince de Talleyrand en personne l’accompagnait et Hortense, brusquement relevée, eut tout juste le temps de plonger dans sa révérence. Votre Altesse Sérénissime…

— Relevez-vous, madame, relevez-vous… et prenez place. Mme de Dino m’apprend que vous avez à dire des choses graves, hé ?

— En effet, Monseigneur, des choses si graves que je commence à craindre qu’on ne les croie pas.

— Là n’est pas la question. Ce qui est à craindre, c’est que le Roi refuse de vous entendre. Vous portez une accusation qui pourrait être téméraire. On vous demandera des preuves…

— J’en ai…