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Prenant dans son réticule la feuille de papier tirée du carnet de croquis de Delacroix, Hortense l’offrit au prince. Après avoir lu, il la jeta négligemment sur la table à laquelle il s’accoudait.

— Une confession in articulo mortis, hé ? Le malheur est qu’elle soit sans valeur. Il y faudrait une signature lisible et aussi celle de deux témoins.

— J’ai un témoin…

— Le jeune Delacroix, je sais… il n’empêche que vous vous attaquez là à forte partie. Un seul témoin ne suffit pas. En outre, le prince est fort bien en cour…

— Il était déjà fort bien en cour sous le précédent roi. Ne vous apparaît-il pas, Monseigneur, que les deux choses s’accordent mal ?…

Se rendant compte de ce qu’elle disait, Hortense ne put s’empêcher de rougir. Talleyrand avait occupé le poste de Grand chambellan sous le règne qui venait de s’achever et pourtant il se trouvait à présent en position de conseiller du roi des Français. Il s’aperçut du trouble de sa visiteuse et, pour la première fois, lui sourit.

— Les jeux de la politique réservent parfois de ces surprises, comtesse. Mais pour San Severo le cas est un peu particulier : sa famille cousine, d’un peu loin peut-être, mais cousine tout de même avec les Bourbons de Naples dont est issue la nouvelle reine Marie-Amélie. En outre…

Il fit une pause, ses yeux pâles s’attachèrent au visage de la jeune femme, cherchèrent son regard, s’y implantèrent impérieusement tandis que du bout de sa canne à pommeau d’or il tapotait négligemment sa chaussure. Puis, très lentement, en détachant bien les mots pour être bien certain d’être compris :

— En outre, la banque Granier de Berny, tout comme la banque Laffitte d’ailleurs, a puissamment contribué, de ses deniers, à soutenir les journées de juillet. Et qui dit la banque Granier…

— … dit le prince San Severo ? Votre Altesse est-elle en train de me dire que cet assassin est intouchable ? Qu’en réclamant justice je crie dans le désert ?…

— C’est à peu près cela, hélas ! Ils ont des oreilles et ils n’entendront pas. Ils ont des yeux et ils ne verront pas. Votre ennemi, jeune dame, est trop puissant pour vous. Attaquez-le de front et vous serez brisée. De toute façon, je ne demanderai certainement pas à Sa Majesté une audience qui pourrait être votre perte.

La déception et la colère firent éclater le vernis de bonne éducation d’Hortense. Ses yeux s’emplirent de larmes.

— Cet homme a tué mes parents, s’est emparé de ma fortune et a tenté de me tuer et moi je n’ai que le droit d’accepter ! Qu’est-ce que ce pouvoir qui ne commence pas par accorder à tous la simple justice ?…

— Un pouvoir qui n’est pas encore très solide, madame… et qui peut-être ne le sera jamais. Dès à présent, le roi Louis-Philippe ne pourrait compter ses ennemis : les ultras, vaincus mais pas anéantis, les bonapartistes déçus, les républicains indignés d’avoir versé leur sang pour un nouveau trône. Ajoutez-y ceux qui verront toujours en lui le fils du régicide. Si je ne peux vous faire obtenir votre audience, du moins puis-je vous donner un conseil : vous êtes jeune… sachez attendre ! La patience… la patience qui sait se taire, qui œuvre dans le silence et l’obscurité possède des armes puissantes. Je vous ai dit de ne pas attaquer votre ennemi de front… Cela ne signifie pas que vous ne puissiez l’attaquer… autrement…

— Mon oncle ! coupa Mme de Dino un peu suffoquée. Qu’êtes-vous en train de dire à cette enfant ? Vous ne l’imaginez tout de même pas guettant San Severo au coin d’une rue pour lui planter un poignard dans le cœur ?…

— Vous lisez trop de romans, madame, et vous fréquentez trop les théâtres du boulevard du Crime, dit Talleyrand en riant. Si Mme de Lauzargues veut bien prendre patience, comme je le lui conseille, il sera peut-être plus facile, dans quelque temps, d’agir par la bande. Si un habile financier découvrait, par exemple, dans la gestion de cet homme certaines… négligences, certaines fautes, il serait peut-être possible de le perdre peu à peu dans l’esprit du Roi. Mais, je le répète, il est trop tôt… Beaucoup trop tôt ! Je vous baise les mains, comtesse…

L’entretien était terminé. Raccompagnée jusqu’à l’escalier d’honneur par la duchesse, Hortense luttait contre l’envie de hurler, de crier, de casser quelque chose dans cette maison trop feutrée, de faire éclater ce silence. Attendre, encore attendre, toujours attendre ? Et quoi ? Un faux pas d’un trop habile coquin, un accident, un courant d’air meurtrier ? Mais est-ce que ces gens comprendraient un jour qu’elle n’avait justement pas le temps d’attendre… qu’elle ne voulait plus attendre ?

Elle venait de remonter en voiture – un simple cabriolet de place qu’elle avait loué pour ne pas employer la voiture de Félicia trop voyante – quand, de l’autre côté de la cour, elle aperçut soudain un superbe équipage ; un landau verni comme une laque chinoise sur les portières duquel s’étalaient, insolentes, les armes de son ennemi. Le prince San Severo devait attendre Talleyrand chez lui pendant qu’il se trouvait chez sa nièce…

Une vague de dégoût l’envahit, si violente qu’elle dut s’accrocher aux dragonnes de la voiture pour lutter contre une véritable nausée. Son cœur battait la chamade. Ses mains étaient glacées et un instant elle crut qu’elle allait s’évanouir. Pourtant, son esprit demeura clair et, quand la vague écœurante se retira, elle laissait derrière une idée simple, claire et implacable : puisqu’elle ne pouvait obtenir justice contre San Severo, elle le tuerait, tout simplement… et pas plus tard que ce soir !

Rentrée dans sa chambre, Hortense s’y prépara avec un soin extrême. En bas, Félicia recevait la douairière de Vauxbuin et quelques-uns des anciens habitués de son salon tous avides de raconter comment ils avaient vécu ce que l’on commençait à appeler « les Trois Glorieuses ». Ils emplissaient le salon d’un pépiement de volière qui par les fenêtres ouvertes montait jusqu’à Hortense.

Elle n’avait aucune envie de se joindre à eux. Ce soir elle allait jouer sa vie contre une autre car elle n’ignorait pas ce que serait son sort si San Severo réussissait à mettre la main sur elle. C’était dans la gueule du loup qu’elle allait se jeter. Un loup qui ne ressemblait malheureusement pas à Luern, le compagnon fidèle de Jean le meneur…

Calmement, elle alla s’asseoir devant son petit secrétaire, prit du papier, tailla une plume et se mit à écrire d’abord un testament dans lequel elle expliquait les raisons de son geste. Tout à l’heure, elle le ferait signer par Félicia et par Livia. Elle y exprimait le désir, au cas où il lui arriverait malheur, d’être enterrée à Lauzargues afin que son âme n’eût pas trop de chemin à faire pour retrouver Jean.

La seconde lettre fut pour lui et ce fut le seul instant de douceur de ce terrible jour. En écrivant à l’homme qu’elle aimait, la jeune femme laissa simplement couler de son cœur tout cet amour, toute cette passion qu’elle n’aurait peut-être plus jamais le droit de lui donner. Mais cette douceur n’amollit en rien sa résolution. Jean agirait, elle le savait, exactement comme elle allait agir… Il faudrait bien qu’il comprenne et qu’il lui pardonne d’être allée seule au-devant du danger, sans faire appel à lui.

Elle écrivit une troisième lettre pour l’excellente Mme Morizet, lui confiant Étienne pour le temps qu’il plairait à son père de le lui laisser et la remerciant chaudement de ses soins et de son amour pour le petit… Cela fait, elle cacheta les trois lettres et les laissa bien en évidence sur le secrétaire.

Elle sortit ensuite les vêtements d’homme qu’elle avait choisi de porter. Ils seraient plus commodes pour l’exécution de son plan car elle ne voulait pas compromettre son vieux Mauger en se faisant ouvrir la porte par lui. Le mur du jardin était assez haut mais il lui était déjà arrivé de l’escalader et, dans ce costume, ce serait infiniment plus facile qu’en jupe.