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— Vous n’aurez rien de plus, mon cher ! Vous semblez oublier que c’est moi qui ai fait tout le travail… le vilain travail ? Vous vous êtes contenté d’en recueillir les fruits. J’estime donc que vous avez été très suffisamment payé. Le reste m’appartient…

— Vraiment ? Est-ce que vous n’oubliez pas que, sans moi, vous n’auriez jamais été placé à la tête de la banque ?…

Le timbre glacé et méprisant de cette voix fit glisser un frisson le long de l’échine d’Hortense. Elle fit un mouvement brusque et quelque chose tomba à terre mais heureusement le bruit léger ne fut pas entendu… Alors, doucement, tout doucement, avec d’infinies précautions pour ne pas faire crier le parquet, elle s’approcha.

— Il n’a jamais été question que vous gardiez la fortune de Granier, gronda le marquis de Lauzargues. Cette fortune appartient…

— A votre nièce ? Une nièce qui vous hait et vous fuit ?

— Laissez cette folle ! Cette fortune appartient à mon petit-fils Foulques-Étienne de Lauzargues. Et je vous somme de me remettre les revenus des mois écoulés… ainsi que le prix du château de Berny que vous avez vendu sans autorisation…

Par la mince fente, Hortense voyait parfaitement son oncle. Dans la lumière douce de la lampe-bouillotte qui reposait sur la grande table de travail en acajou, il érigeait sa silhouette arrogante nimbée de sa crinière blanche et, en dépit de la colère qui bouillonnait en elle car le destin à cet instant lui mettait sous les yeux, non des gentilshommes mais les plus ignobles complices, elle ne put s’empêcher d’admirer l’élégance suprême avec laquelle il portait sa grande cape noire à col de velours retenue par une chaîne d’or… Elle ne voyait pas San Severo qui devait tourner le dos à la porte. Mais il était sans doute assez près d’elle car elle entendait sa respiration un peu forte… Enfin, il parla :

— On voit bien que vous habitez l’Auvergne, mon cher marquis. Vous n’êtes plus au fait des nouvelles et il faut, je crois, mettre votre montre à l’heure. Ce n’est plus Charles X qui règne aux Tuileries…

— Je le sais pardieu bien ! Qu’est-ce que cela change dans nos accords ?

— Cela change beaucoup. Vous aviez l’oreille de l’ancien roi et, de ce fait, quelque supériorité sur moi qui en étais mal connu, peut-être insuffisamment apprécié. A présent, c’est tout le contraire. Je ne dirais pas que je suis chez moi aux Tuileries mais… peu s’en faut !

— Le beau miracle ? On y reçoit n’importe qui ! Les réceptions de la Cour sous le fils d’Egalité ressemblent, m’a-t-on dit, aux galeries du Palais-Royal : on y trouve de tout et le couple royal accueille ses invités, paraît-il, à la porte des salons exactement comme un couple de merciers. Il n’y a pas de quoi vous en vanter. Après tout, vous êtes de vieille race…

— Merci pour le « Après tout ! » Mais vous m’entendez mal, mon cher marquis. Ce que je veux vous faire comprendre, c’est qu’ayant aidé Louis-Philippe à monter sur le trône, serait mal venu quiconque voudrait me déposséder de la place que j’occupe à la banque… surtout si ce quiconque n’est rien qu’un de ces ultras qui prêtent à rire à présent… Croyez-moi, monsieur de Lauzargues, la sagesse vous commande de vous contenter de ce que je vous ai donné. C’est un assez joli magot déjà et je n’ai pas l’intention de vous donner un liard de plus… A présent, si vous voulez vous plaindre aux Tuileries…

— Je pourrais dire que vous avez assassiné ma sœur et son époux ?

— Sur votre suggestion, cher ami… et avec votre pleine et entière bénédiction. Dans une joute oratoire vous n’aurez pas raison… surtout si l’on invitait la jeune et charmante comtesse de Lauzargues à y prendre part. Pour tant vous détester, la chère enfant, doit bien avoir quelques raisons ?…

— Avez-vous encore quelque chose à me dire ?

La voix du marquis était de plus en plus froide. De sa place Hortense pouvait voir son nez se pincer et son visage blêmir insensiblement.

— Mon Dieu non, j’ai tout dit… sinon peut-être « Adieu » ?

— C’est tout juste le mot que je voulais entendre. Dans l’entrebâillement de la cape noire, la main du marquis venait de surgir prolongée d’un long pistolet.

— Pensez-vous encore que je prête à rire ?…

— Vous êtes fou ?… Rangez cette arme ! Vous n’allez pas…

— Vous dire adieu ? Mais si, mon cher, je ne suis venu justement que pour cela : vous dire adieu…

Au même instant le coup partit, immédiatement suivi par le bruit lourd d’un corps qui tombe. San Severo n’avait même pas eu le temps de pousser un soupir… Foulques de Lauzargues eut un petit rire, souffla sur le canon de son pistolet puis le remit sous son manteau. Un dernier haussement d’épaules et il avait disparu du champ de vision d’Hortense. On l’entendit dégringoler l’escalier. Un instant plus tard il sautait dans sa voiture qui partait au grand trot.

Pétrifiée, Hortense demeura à la même place, sans bouger. Elle n’arrivait pas à croire que justice venait d’être faite et que son rôle à elle était terminé. Ce fut Timour qui la rappela à la réalité :

— Vite ! Il faut filer d’ici…

La portant à moitié, il l’entraîna vers le petit escalier de service. Ils retraversèrent en trombe les cuisines, se jetèrent dans la nuit du jardin comme dans un asile. Pourtant, la maison demeurait silencieuse. Le valet qui avait introduit le marquis n’avait-il pas entendu le coup de feu ?… Hortense gardait le souvenir d’un énorme fracas qui avait dû être entendu de tout Paris… Et, brusquement, il y eut un cri : « Au secours ! » immédiatement suivi par d’autres cris, par le bruit de fenêtres qui s’ouvraient. Les domestiques enfin alertés allaient accourir. Mais la voiture du marquis devait être déjà loin…

— Pas rester ici non plus, gronda le Turc !

Faire refranchir le mur à Hortense et la suivre fut pour lui un jeu d’enfant. Un instant, ils restèrent dans l’obscurité de la ruelle pour s’assurer que personne ne les verrait en sortir. Le boulevard était désert à cette heure tardive. L’obscurité qui régnait, puisque les réverbères avaient été abattus pendant la révolution et que l’on n’avait pas encore eu le temps de les remettre en place, n’incitait personne à la promenade. En quelques secondes on eut rejoint la voiture :

— Eh bien ? souffla Félicia.

— San Severo vient d’être tué… mais je n’y suis pour rien. Le marquis de Lauzargues a tiré sur lui, oh, Félicia ! mes parents sont vengés mais je ne suis pas vraiment satisfaite. Ces deux hommes étaient complices. L’un a exécuté mais l’autre avait conseillé… ordonné peut-être ! C’est… c’est affreux !

Et elle s’effondra en sanglotant dans les bras de son amie qui l’entraîna dans la voiture.

— Ramène-nous à la maison, Timour, et au galop… si ce monstre est à nouveau dans Paris, il faut veiller à notre sécurité…

— Pourquoi ? dit Timour, la police saura demain qui a tué. Cet homme aux cheveux blancs est facile à reconnaître et il a dû être introduit au moins par un valet. S’il n’a pas la sagesse de fuir cette nuit-même, on l’arrêtera demain.

— Par le sang du Christ, tu as raison ! Tu ne parles pas souvent, tête de Turc, mais quand tu parles tu dis des choses pleines de sens. Les journaux nous renseigneront…

Mais les journaux ne leur apprirent rien. Le Moniteur du surlendemain fit savoir que le prince San Severo avait été assassiné dans sa demeure de la Chaussée-d’Antin. Le vol devait être le mobile du crime car plusieurs objets de valeur avaient disparu. Interrogés, les domestiques avaient répondu que leur maître avait reçu une visite tardive à laquelle il avait ouvert la porte lui-même… Naturellement, la police était à la recherche du ou des assassins…