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— Eh ! croyez-vous que je l’ignore ? Bien sûr, il l’a tuée mais je n’en ai pas été témoin. Les témoins, ce sont cette pauvre Clémence dont la parole ne tiendrait pas contre celle d’un haut seigneur… et puis Jean le meneur…

— Pourquoi ne pas lui donner le nom auquel il a droit et que chacun murmure tout bas : Jean de Lauzargues ?

— Il le mérite amplement mais il n’est pas reconnu. Et puis, vous qui le connaissez si bien, le voyez-vous vraiment venir dans quelque prétoire pour accuser son propre père ? Allons donc !

— Ils se haïssent.

— Peut-être mais, même renié, même dédaigné et réduit à la misère, Jean n’en garde pas moins une âme trop haute pour devenir parricide ! Nous ne pouvions rien dire. D’ailleurs… elle ne l’aurait pas permis.

— Dauphine ? Croyez-vous ?

— J’en suis sûr. Il y a peu, alors que je l’examinais, un petit portrait a glissé de sous son traversin. Une miniature mais pas assez petite qu’on ne puisse reconnaître un visage. C’est de ce mal-là qu’elle ne guérira jamais parce qu’elle ne veut pas guérir : elle n’a plus de place dans sa vie à lui.

— Elle est bonne, généreuse, charmante… Comment peut-elle regretter pareil monstre ?

— Parce que même un monstre peut avoir du charme et que, de ce charme, elle est à jamais prisonnière… ! Allez la rejoindre, à présent : elle vous demande…

En entrant dans la chambre dont toutes les tapisseries, dans les tons ivoire et bleu ancien, avaient été brodées par Mlle de Combert elle-même, Hortense comprit que celle-ci ne quitterait plus le lit abrité de grands rideaux de soie claire ; que le métier à tapisser d’acajou, placé près d’une fenêtre, ne la verrait plus s’asseoir devant lui et que l’ouvrage commencé ne serait jamais achevé. Sous la courtepointe bleue, le corps déjà amenuisé ne s’accusait guère et les mains posées dessus avaient déjà l’aspect de la cire.

Le cœur soudain très lourd, Hortense s’approcha. A l’instant de la perdre, elle découvrait que cette femme difficile à déchiffrer lui était chère et que son absence lui serait pénible.

— Le docteur dit que vous me demandez ?…

— Oui… Avant que le bon chanoine vienne m’entendre, c’est à vous que je veux parler. Il en est temps… grand temps !

Hortense trouva pour elle un sourire un peu émerveillé. Pour les heures qui lui restaient à vivre Dauphine de Combert s’était voulue aussi belle que la maladie le rendait possible. La camisole qui habillait son buste n’était qu’un fouillis de dentelles mousseuses et de rubans blancs. Un bonnet assorti auréolait sa tête dont Clémence avait soigneusement coiffé les cheveux.

— Comme vous voilà belle ! dit-elle sincère.

— C’est agréable à entendre parce que je sais que vous le pensez. Il est malséant, lorsque cela est possible, de se présenter à Dieu en piteux équipage. Mon oncle Fabrice s’est fait friser et a exigé du linge net avant de monter à l’échafaud. Et puis il faut penser à ceux qui restent… L’image qu’on leur laisse est importante. Mais laissons cela !… Je vous l’ai dit : le temps presse et…

Une quinte de toux lui coupa la parole. D’un geste de noyée appelant au secours, elle désigna le verre posé à son chevet et dont Hortense lui fit absorber quelques gorgées…

— Vous vous fatiguez… Ne pouvez-vous attendre un peu ?

— Non… non… avant que j’ose demander… le pardon de Dieu, il me faut… le vôtre !

— Le mien ?… Mais que puis-je avoir à vous pardonner ?

— Plus que vous ne croyez ! En deux mots vous allez comprendre : Hortense, c’est moi qui ai présenté le prince San Severo à mon cousin Foulques. C’est donc moi qui, sans le vouloir je le jure, suis responsable de la mort de vos parents.

Le silence qui tomba pesait le poids d’une pierre tombale. Dauphine cherchait un souffle qui s’écourtait. Hortense, la gorge soudain séchée, ne trouvait pas un mot. Elle allait sans doute apprendre des choses affreuses et l’envie lui venait soudain de s’enfuir, de quitter cette chambre sans rien entendre… La mourante dut le deviner car elle murmura :

— Vous êtes courageuse, Hortense. Vous m’écouterez jusqu’au bout… Ensuite, vous jugerez…

— Je vous écoute.

— A la mort de ma mère survenue environ un an après celle de Marie de Lauzargues, je me suis retrouvée à la tête de quelques biens et j’ai espéré alors que Foulques m’épouserait. Je l’aimais depuis si longtemps ! Mais il y avait cette guerre qu’il avait déclarée à l’Église où il avait juré de ne jamais remettre les pieds. Et moi je ne pouvais me marier sans Dieu. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il ne m’aimait pas… pas vraiment. J’étais pour lui le repos du guerrier, un moment de confort dans la douceur de cette maison après les austérités de Lauzargues, le frémissement d’une robe de soie… et surtout, surtout… j’étais à lui.

De nouveau elle demanda un peu d’eau qu’Hortense se hâta de lui faire boire.

— On ne prend guère soin de ce qui vous appartient quand on le connaît trop. Pour rompre un peu cette habitude, j’ai fait quelques séjours à Paris où j’ai des cousins. C’est là que j’ai rencontré San Severo. Il fréquentait la société ultra et aussi, de préférence même, celle des grands financiers. J’ai vu plusieurs fois vos parents. Victoire, votre mère, m’accueillait avec grâce et, je crois, quelque plaisir parce que j’étais liée à ce passé qu’elle avait renié sans jamais oublier. Par moi, San Severo a pu pénétrer plus avant dans l’hôtel de Berny…

— Pourtant, quand je suis arrivée à Lauzargues, vous m’avez beaucoup questionnée. Mais vous en saviez tout autant que moi ?

— Pas vraiment. Votre père ne tenait pas à ce que l’on invite la cousine qui tenait de trop près à la famille. Et puis je ne faisais que de petits séjours. Très vite San Severo a été en pied plus que moi… Mais il me faisait la cour et, un jour, dans l’idée insensée d’inspirer quelque jalousie à Foulques, je l’ai invité à venir visiter notre coin d’Auvergne. Folle que j’étais ! Inspirer de la jalousie à un homme qui ne m’aimait pas ? C’est moi qui, bien plutôt, aurais pu en ressentir car, à peine ces deux hommes se sont-ils connus qu’ils se sont tout de suite liés d’une extrême amitié. San Severo est revenu plusieurs fois ici. Mais il ne me faisait plus la cour. C’était tout simple : il avait atteint son but : entrer en alliance avec la famille de Victoire. Pauvre et avide, Foulques était le complice selon son cœur…

— D’où vient qu’on ne m’en a jamais parlé à Lauzargues ?

— De San Severo ? Il n’y a jamais mis les pieds. Votre oncle ne tenait pas à ce que l’on sût, au pays, ses intelligences avec Paris. Lorsque l’autre est venu pour la dernière fois, j’ai été surprise de l’entendre dire, en manière d’adieu : « Je crois que bientôt, mon cher marquis, vous devriez être en puissance de la tutelle de votre nièce… » Naturellement, j’ai demandé des explications. Foulques me les a refusées mais j’ai compris quand on m’a annoncé le prétendu double suicide. Dès cet instant, la culpabilité du prince ne faisait plus de doute pour moi. Ni, hélas, la complicité du marquis…

— Lui… en avez-vous parlé ?

Mlle de Combert hocha la tête en fermant les paupières.

— Il n’a même pas daigné nier. C’est à ce moment qu’il a fait de moi sa complice. Oh, sans grande difficulté ! Il lui a suffi de peu de mots : « Ce qui est fait est fait et rien ne sert d’y revenir. Songez seulement que je vais être enfin riche… et que je pourrai alors vous épouser sans rougir de ma pauvreté. » Voilà !… La suite, je crois que vous la connaissez. Après la mort de votre père, Foulques, votre seul parent et fort bien en cour, n’a eu aucune peine à faire installer San Severo à la tête de la banque… Il fallait un homme à lui pour barrer le chemin aux anciens collaborateurs de votre père. La toute-puissance de Charles X a fait le reste et depuis Foulques n’a eu, je crois, qu’à s’en louer…