— Cela va de soi. Mais que ferai-je, seul, si le marquis décide de vous garder ? Pourquoi voulez-vous qu’il renonce à une idée qui lui était chère ?
— Pourquoi, en ce cas, a-t-il élevé une fortification et interdit-il que l’on prononce mon nom ? Je crois, moi, qu’il me hait à présent. Mais je dois, au moins, sonder ses intentions. De toute façon, ajouta-t-elle avec un sourire, j’ai peut-être plus d’armes que vous ne l’imaginez. Nous irons demain…
En dépit des efforts de François pour la dissuader, elle s’en tint à sa décision et, le lendemain, elle ordonna à François de faire seller des chevaux. Avec un homme tel que le marquis, il était peut-être préférable de commencer par une simple visite. L’emploi d’une voiture suggérerait l’idée d’un enlèvement immédiat du bébé et de sa nourrice et risquerait d’indisposer le farouche seigneur. Ainsi, l’expédition aurait les couleurs paisibles d’une promenade, d’une visite de courtoisie. Après tout, la proximité de Combert pouvait faire tomber les exigences du marquis…
— Je pense lui offrir la paix, soupira Hortense. Les relations pourraient reprendre comme par le passé entre les deux maisons. S’il se montre raisonnable… nous pourrions essayer d’oublier le passé. Comprenez-moi bien, François, moi je n’oublierai rien mais une guerre ne donnera rien de bon et celle que nous menons a déjà fait suffisamment de morts. Je crois que Dauphine souhaiterait que la paix revienne, en apparence tout au moins.
— Elle l’a toujours souhaité, jusqu’à son dernier souffle je crois bien. Mais rien ne dit que le marquis soit disposé à accueillir le rameau d’olivier que vous lui apportez. Et je maintiens que vous devriez attendre le retour de Jean.
— Sans doute mais, je vous l’avoue, je ne souhaite pas tellement le voir affronté à son père. Ils ont en eux la même violence et si l’un d’eux succombait de la main de l’autre, le crime serait le plus grand peut-être qu’un homme puisse commettre.
— Vous êtes bien une femme ! ronchonna François. Vous ne rêvez que dispenser la paix alors que vous êtes le brandon de discorde. Oubliez-vous que ces hommes vous aiment tous les deux ?
— C’est déshonorer l’amour que donner son nom aux sentiments que le marquis nourrissait pour moi. D’autant qu’il y entrait sans doute plus de haine que de tendresse.
— Vous voyez bien ? Et cependant vous êtes toujours décidée à entrer dans cette maison ?
Les tours de Lauzargues venaient d’apparaître au détour du chemin – comme le marquis lors de sa visite au cimetière, les deux cavaliers avaient choisi le chemin du bord de l’eau, nettement plus court que la route.
— Plus que jamais ! Je vous l’ai dit, François, j’ai une arme secrète…
Et, du bout de sa cravache, Hortense frappa doucement la croupe de sa monture pour l’inciter à aller plus vite. L’approche de la bataille qu’elle pressentait faisait courir son sang plus vite et lui mettait une flamme dans les yeux. En quelques minutes les deux cavaliers eurent atteint l’espèce de retranchement que le marquis avait fait élever entre le chemin et la rivière pour mieux protéger les abords de son château. Une ouverture permettait le passage des chevaux et même d’une voiture mais Robert, le fils du fermier Chapioux, y était en faction. Et comme les passants étaient plutôt rares, le garçon, visiblement, s’ennuyait à périr. L’apparition des cavaliers le tira de sa torpeur et il se leva. Dirigeant son fusil vers les nouveaux venus, il ordonna :
— Retenez vos chevaux ! Que voulez-vous ?
Ce fut François qui se chargea de la réponse :
— En voilà un accueil ! Sommes-nous en guerre ? En tout cas, quels que soient les ordres que tu as, Robert, ils ne t’ont certainement pas interdit la politesse et j’attends que tu salues madame la comtesse de Lauzargues.
En même temps, un pistolet était apparu dans la main du fermier qui ajouta, pour renforcer l’effet de son discours :
— Au cas où tu hésiterais, je te rappelle que je tire mieux et plus vite que toi…
— Oh ! ça va !
Ôtant de mauvaise grâce son bonnet, le garçon marmonna :
— Bien le bonjour, Madame la Comtesse. Peut-on savoir ce qu’il y a pour votre service ?
— Je désire voir le marquis. Allez lui dire que je suis là !
— Je vous demande pardon mais je ne peux pas. Si j’y vais, j’abandonne mon poste et…
— Et nous risquons d’investir un château pour lequel, jusqu’à présent, il fallait un bon millier d’hommes ? Tout cela est d’un ridicule ! Eh bien, appelez, au moins !
— J’oserai jamais.
— On va le faire pour toi, dit François qui décidément avait tout prévu. Et, tirant de ses fontes une corne de berger, il souffla dedans par trois fois sous l’œil éberlué du garçon. Hortense pour sa part ne put s’empêcher de rire.
— Nous voilà en plein Moyen Âge, fit-elle. De quoi avons-nous l’air ?…
— Le ridicule n’est pas pour nous, Madame la Comtesse. Attendons l’effet.
— Nous allons voir surgir Godivelle. Le seuil de la porte est son poste privilégié…
— Mais ce fut le marquis dont la silhouette s’encadra sous l’écu de pierre où se gravaient ses armes. Reconnaissant sa nièce dans cette longue amazone noire, il n’avança pas et se contenta de crier :
— Que voulez-vous ?
— Un entretien avec vous, marquis, si ce n’est pas trop vous demander. Nous avons des paroles à échanger et je pense qu’il ne convient ni à vous ni à moi qu’elles s’envolent avec le vent ?…
Ce fut pourtant le vent qui, un instant, resta maître du terrain, ce vent qui faisait voltiger les cheveux blancs du marquis comme au soir de l’arrivée d’Hortense. Enfin, celui-ci parla :
— La maison vous est ouverte, comme elle l’a toujours été, madame de Lauzargues. Dès l’instant où vous y entrez seule…
Vivement, la main de François se posa sur le bras d’Hortense :
— N’y allez pas, je vous en supplie ! Cela cache un piège…
— C’est possible, François, mais je ne le crains pas. Encore une fois, j’ai pris mes précautions…
Cependant, du seuil, le marquis ajoutait…
— … et dès l’instant où vous cesserez de mêler les domestiques aux affaires des maîtres.
— François Devès n’est pas un domestique et vous le savez.
— En dépit des efforts qu’il fit jadis dans ce sens, vous ne m’obligerez jamais à voir en lui un égal. Entrez si vous le voulez, mais entrez seule !
Sous couleur d’arranger le voile blanc qui, attaché à son haut chapeau, entourait son visage et semblait la gêner, Hortense se tourna vers François et lui glissa un billet qu’elle prit dans le crispin de son gant.
— En cas de piège, François, portez ce billet à Me Merlin, notaire à Saint-Flour. Cela si, dans trois jours, je n’étais par revenue à Combert.
— Vous pensez qu’il va vouloir vous garder ?
— C’est possible mais ce n’est pas sûr. Il faut cependant tout prévoir…
— Alors pourquoi trois jours ?
— Parce que je le veux, François, dit-elle doucement. Souvenez-vous que, quand nous nous sommes rencontrés, je venais ici…
— Eh bien ? cria le marquis. Vous décidez-vous ? Êtes-vous en train de dicter un testament ?…
Le mot fit tressaillir François qui, de nouveau, voulut retenir Hortense.
— N’y allez pas, par pitié !
— Il le faut. Il est des abcès qu’il faut crever… Sans cela, toute vie est impossible.
Calmement, Hortense descendit de cheval, drapa sur son bras la traîne de son amazone et gravit le sentier rocheux qui menait au château. A son approche, le sourire triomphant de Foulques de Lauzargues se fit sardonique.