— Nous ne sommes plus au Moyen Âge et vous n’avez aucun droit à me priver de mon enfant en vertu de je ne sais quelle coutume désuète. Il ne sera pas élevé ici parce que vous êtes indigne du nom de grand-père et que j’aurais horreur de le voir vous embrasser. Voulez-vous lire ceci ?
De sa poche, elle tira la confession de Florent et la lui tendit…
— Qu’est-ce là ?…
— Les aveux de l’homme qui a ouvert la porte de mes parents à leur assassin. Au prince San Severo pour être plus précise et j’ajouterai encore : votre complice.
Le marquis haussa les épaules et se mit à marcher de long en large avec fureur.
— Mon complice ? Êtes-vous folle ? Cet homme je ne le connaissais qu’à peine. Tout juste…
— D’où vient qu’en parlant de lui vous employiez le passé ?
— Le passé ?… Pourquoi pas ?… Je ne le connais qu’à peine, si vous préférez…
— Ne cherchez pas d’échappatoire ! Vous savez parfaitement qu’il est mort. Vous le savez parce que c’est vous qui l’avez tué. Oh, ne vous donnez pas la peine de nier : j’étais là ! Cachée dans le bureau du secrétaire de mon père, j’ai tout vu. Je vous ai vu le tuer, d’une balle en pleine tête. Et vous l’avez tué parce qu’il s’était approprié la plus grosse part de cette fortune que vous convoitiez…
— Quel roman, en vérité ! Et me direz-vous, pour le compléter, comment j’ai pu devenir le complice d’un homme qui vivait à Paris quand je ne quittais pas ce pays ?…
— Très facilement ! Avant de mourir, Mlle de Combert a, elle aussi, déchargé son cœur. Elle m’a tout dit. A présent, ordonnez que l’on prépare Étienne et faites atteler une voiture pour Jeannette et pour lui !
— Jamais !…
Le mot claqua comme un coup de fouet. Puis ce fut le silence. Le marquis avait cessé d’arpenter la pièce. Il s’était arrêté et regardait Hortense. Elle soutint son regard sans faiblir. En lui jetant la vérité au visage, elle avait éprouvé un instant de joie presque sauvage. Cela la libérait d’un long silence, d’une insupportable contrainte… Elle eut même un sourire.
— Jamais ? Soyez raisonnable, marquis. Vous n’avez pas envie, je pense, que toute la province apprenne la vérité sur vous ?
— Vous n’oseriez jamais dire cette vérité… pas si vous aimez votre fils ! Songez au nom qu’il porte !
— Et que m’importe ce nom ? Pourquoi ne porterait-il pas le mien ? Il est sans tache et vous ne pourriez en dire autant…
Lentement, il marcha vers elle, si visiblement menaçant que la jeune femme se leva pour se diriger vers la porte mais il la rattrapa et la saisit brutalement par le poignet.
Elle poussa un cri…
— Inutile de crier. Personne ne vous aidera ici…
— Godivelle !…
Elle ne répondra pas. Elle est auprès de moi depuis trop longtemps pour avoir envie de me trahir. En outre, elle a fort bien compris que vous voulez lui enlever le petit. Or, elle s’est pris pour lui d’une vraie passion. Il représente désormais son univers… Même moi j’ai moins d’importance à ses yeux…
— A merveille, alors ! Pourquoi Godivelle ne viendrait-elle pas, elle aussi, à Combert ? Elle ne quitterait pas Étienne… Lâchez-moi, vous me faites mal !
— Il s’appelle Foulques, vous entendez ! Rien que Foulques. Quant à vous, petite misérable qui ne songez qu’à me dépouiller de tout ce que je possède, sachez que vous n’aurez plus l’occasion de me nuire. Vous voulez vivre avec votre fils, n’est-ce pas ?… Eh bien, vous allez vivre avec lui… mais vous ne quitterez plus cette maison, plus jamais !…
Il avait un peu desserré son étreinte et elle en profita pour se libérer d’un geste brusque mais ne s’enfuit pas. Au contraire, elle fit face :
— Vous n’avez ni le droit ni la possibilité de me retenir ici. François Devès…
— Il va repartir, François Devès… et tout de suite ! Et sur votre ordre si vous ne voulez pas qu’il se retrouve sous le feu des fusils de mes gens.
— Vous n’oseriez pas !
— Ici, je suis maître et seigneur. Personne n’osera jamais venir s’y frotter à moi… surtout pas les gendarmes de ce gros porc de Louis-Philippe. Ici, ce qui se passe à Paris n’intéresse personne. On préfère se tenir les coudes et arranger soi-même ses affaires. Alors choisissez mais choisissez vite !…
Hortense réfléchit encore plus vite. Ce misérable était très capable de faire assassiner froidement le fermier de Combert. Mieux valait le renvoyer afin qu’il puisse aller porter sa lettre au notaire de Saint-Flour. Sans répondre, elle marcha vers la fenêtre qui donnait sur l’entrée du château et l’ouvrit. François attendait toujours, immobile sur son cheval dont il flattait l’encolure de la main.
— Rentrez à Combert sans moi, François ! lui jeta-t-elle. Je reste ici quelques jours…
— Vous voulez vraiment que je rentre ? Vous êtes certaine de ne pas être contrainte ?…
— Mais oui, François. Rentrez… et faites ce que vous devez faire quand je ne suis pas là !
— A vos ordres, Madame la Comtesse. Je reviendrai aux nouvelles !
Il avait fait signe qu’il comprenait le sens caché de ses paroles. Hortense le regarda partir sans trop d’angoisse. Trois jours sont vite passés et, dans trois jours, le notaire ouvrirait le pli cacheté qu’elle lui avait remis. Il saurait à quoi s’en tenir sur le marquis et ferait en sorte d’envoyer délivrer la mère et l’enfant… Lentement, Hortense referma la fenêtre, se retourna.
— Vous êtes satisfait ? Que suis-je censée faire à présent ?
— Un peu de repos vous ferait peut-être quelque bien ? Je vous accompagne à votre chambre…
— Je ne suis pas fatiguée et je veux voir mon fils…
— Vous le reverrez tout à l’heure. Venez vous installer. Votre chambre n’a pas changé.
Il avait repris son bras et l’entraînait avec une force à laquelle il n’était pas question d’échapper sans lutte. Et Hortense pensa que, pour le moment, toute lutte était vaine. Il fallait paraître prête à la soumission et attendre…
Fermement tenue par une main qui prétendait seulement la soutenir, elle retrouva la large vis de pierre de l’escalier qu’elle connaissait bien, atteignit le palier où elle avait rencontré jadis le fantôme de Marie de Lauzargues et se demanda s’il se manifestait toujours à présent qu’Étienne avait rejoint sa mère.
Soudain, comme on allait atteindre la porte de son ancienne chambre, Eugène Garland se dressa devant eux et Hortense retint un cri tant l’aspect du bonhomme était devenu misérable. Visiblement, il ne prenait plus aucun soin de sa personne. Les rares cheveux qui demeuraient en couronne autour de son crâne chauve étaient sales et pleins de poussière. Derrière les grosses lunettes qui coiffaient son long nez et le faisaient ressembler à une cigogne, le regard de ses yeux paraissait absent, presque halluciné mais il avait bien reconnu Hortense car il déclara :
— Vous voilà de nouveau prisonnière, pauvre innocente ?… Qu’avez-vous donc fait pour un sort si cruel ?
— Cessez de déraisonner, vieux fou ! Où prenez-vous que Mme de Lauzargues soit prisonnière ? Je la ramène à sa chambre tout simplement…
— Une chambre dont elle ne pourra plus sortir puisque le souterrain est comblé à présent… Oh si, elle est prisonnière ! Je le vois… Je le sens !
— Rentrez chez vous et laissez-nous en paix !… Vous en ferez tant qu’un jour je finirai par vous chasser…
Déjà l’ancien précepteur d’Étienne, sans faire plus de bruit qu’une ombre, avait gagné l’escalier de cet étrange pas précautionneux qui lui donnait si fort l’air d’un vieil échassier. Haussant les épaules avec colère, le marquis ouvrit la porte de la chambre et fit entrer Hortense…