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« L’air sent la saumure », dit-il en buvant.

Curedent était appuyé contre les rochers. Il infléchit la charge de son état de surface et fit pivoter son lecteur optique vers l’est.

« Nous approchons de la mer. La brume empêche de distinguer l’horizon, sur ta longueur d’onde, mais j’aperçois le rivage, à onze kilomètres environ. »

Moïse mastiquait lentement.

« Il n’y a pas beaucoup de signes de vie dans les parages. Rien que les machines qui fabriquent la nourriture. »

Curedent pivota sur lui-même et regarda son humain.

« Et c’est une nourriture qui revient cher. Le coût en énergie par calorie doit être prohibitif. Ces usines seraient bien plus rentables dans une mer tropicale. »

Moïse hocha la tête. Il était aisé d’imaginer ces conduits où palpitait un fluide vert dans un environnement moins défavorable : un récif de corail luxuriant ou le fond d’une mer tropicale. Mais la charge de cette réalisation incomberait sûrement à ceux de sa caste, la caste du Conduit. Il haussa les épaules.

« C’est simple en théorie, mais irréalisable en pratique. La fourmilière ne dispose pas d’assez de spécialistes du Conduit ; il lui faudrait des cinq-orteils compétents. Le Néchiffe à quatre orteils est un citoyen docile, au caractère facile, mais il s’en trouve peu pour aller ramper à l’intérieur d’un égout ou d’une pompe. Notre caste est tout juste capable de maintenir en fonctionnement les installations déjà existantes. On ne peut former aucun nouveau projet tant qu’il n’y aura pas plus de spécialistes.

— Des spécialistes cinq-orteils ? » interrogea Curedent.

Moïse mâchonna pensivement un bon moment.

« Oui, des cinq-orteils. Mais où la Grande S.T. pourrait-elle en trouver ? Il n’en reste plus guère sur la planète, à part les Egotiens. Et ils ne sont vraiment pas adaptés à la densité démographique actuelle. »

Curedent s’agita impatiemment dans l’air glacé.

« Dépêche-toi de finir de manger. Je vais t’emmener dans un endroit où tu trouveras des centaines… non, des milliers de cinq-orteils, des cinq-orteils civilisés ! »

Moïse emballa le reste de la barre alimentaire gelée et la mit à décongeler au fond d’une poche. Il s’empara du cyber et se mit en route, en direction de l’odeur saline. Deux heures après, ils découvraient à travers les brumes les vagues qui martelaient le rivage. Et, par-delà, l’océan gris moucheté d’écume.

Kaïa était accablé par le poids des ans. De son antre, sur le mont de Filly, il observait les hordes fugitives des Broncos qui traversaient la vallée en direction de l’est. La nuit, il considérait pensivement les lumières dans le ciel boréal, les bleus et les jaunes vaporeux, et les pastels mouvants. C’était un temps de prodiges. Il descendit le flanc escarpé de la montagne pour aller parler aux membres loqueteux d’un clan qui avait établi son campement pour la nuit : une quarantaine d’adultes et autant d’enfants.

« Pourquoi voyagez-vous en si grand nombre ? demanda-t-il. Les chasseurs vont vous repérer.

— Olga nous protège, dit le doyen.

— Où allez-vous ?

— Vers le fleuve, le Fleuve. Nous venons de la côte ouest. Notre marche va durer un an environ. Il va y avoir un grand Rassemblement. Si tu veux te joindre à nous, tu es le bienvenu. »

Kaïa étudia le visage du vieil homme. Il n’avait jamais observé pareille fièvre, ni pareille détermination. Ils parlèrent toute la nuit. À l’aube, le clan se prépara à poursuivre sa route.

« Viens avec nous, proposa le doyen.

— J’ai un épanchement de synovie qui ralentit mon pas.

— Nous avancerons à petite allure, à cause des enfants. Ce n’est pas ta claudication qui nous retardera. »

Kaïa hésita.

« Cet endroit dont tu parles… celui où se trouve Olga. Est-ce un endroit agréable ?

— Olga l’a préparé à notre intention. Il y a nombre de choses disparues depuis longtemps de la Terre, des animaux et des plantes que seuls connaissaient les ancêtres de nos ancêtres. C’est un endroit agréable. »

Kaïa jeta un bref regard aux montagnes loin vers l’est.

« Penses-tu qu’il s’agisse d’une vallée ? Une vallée très lointaine à l’abri des chasseurs et de leurs flèches ? »

L’ancien regarda non pas l’horizon mais le ciel.

« C’est très loin, mais pas sur ce monde… C’est dans les cieux. Loin des chasseurs. »

Kaïa leva les yeux vers le ciel, angoissé. C’était bleu, vide et froid. Il secoua sa tête chenue.

« Non.

— Pourquoi ? Olga attend ses cinq-orteils. »

Kaïa s’assit lourdement.

« Je suis né ici. Et ici je mourrai. C’est dans ces collines que j’ai vécu, comme mon père, et sans doute son père avant lui. Les chasseurs ne me forceront pas à partir. Je resterai. Mes os pourriront la terre qui m’a nourri. C’est ma patrie. »

L’ancien pressa avec ferveur l’épaule de Kaïa. Il secoua le vieil homme. « Lève-toi ! Viens avec nous ! Olga attend ! »

La fatigue se lisait dans les yeux de Kaïa quand il répondit :

« Navré, l’ancien. Conduis ton peuple dans sa marche. Une année pour atteindre le Fleuve, as-tu dit ? Je suis vieux. Je ne vivrai pas même assez pour cela. Olga est venue trop tard pour moi. Peut-être mon esprit sera-t-il au pays d’Olga avant que vous y arriviez. »

Moïse, portant Curedent, suivit le rivage jusqu’à un appontement. Une galerie souterraine débouchait sur la grève gelée. Un bateau robot était en train d’embarquer une cargaison de containers de forme allongée, de la taille d’un homme. Ils montèrent à bord.

Le bateau, un multicoque de dix mètres, était pourvu d’un mât court surmonté par des neurocircuits protubérants. Le pont non couvert qui recevait la cargaison abritait déjà une vingtaine de containers. Ces derniers, d’environ deux mètres quarante de haut sur quatre-vingt-dix centimètres de large, étaient reliés chacun à un petit pupitre par un segment de tuyau.

« On dirait un chargement de vignes de melon vivantes », dit Moïse étourdiment.

Il se pencha sur un des containers et essaya de voir à travers l’enveloppe transparente. Celle-ci s’affaissa doucement sous la pression de ses coudes, et il sentit quelque chose de ferme. Il recula brusquement, et faillit lâcher Curedent.

« Qu’y a-t-il là-dedans ?

— Tu vas bientôt le savoir. Voici un humain qui arrive. Essaie d’ouvrir un container. Je crois qu’il y a un loquet sur l’extrémité opposée à l’arrivée des tuyaux. »

Moïse s’accroupit et jeta un coup d’œil vers la proue. Un homme fagoté dans une combinaison épaisse avec un capuchon allait d’un container à l’autre, une liste de contrôle à la main. Moïse tripota gauchement le loquet et souleva le couvercle.

« Un cadavre…

— Non. Un malade. Vite ! Entre là-dedans ! »

La mer furieuse fouettait le pont de ses froids embruns. Les containers humides crissaient les uns contre les autres. Moïse se glissa dans le container et laissa le couvercle se refermer.

Silence. Il se tortilla, essayant de trouver une position plus confortable.

Un peu plus tard, il souleva le couvercle de quelques centimètres pour permettre à l’air vicié de s’échapper. Les vagues déferlantes continuaient toujours à arroser d’écume le pont. Le personnage encapuchonné avait disparu.

« Où… ?

— Elle est sous le pont, dit Curedent, dans la cabine des Assistantes… occupée à boire une boisson bien chaude et à retrouver un aspect féminin. » Le petit cyber s’était branché sur les circuits de maintenance vitale. « Nous en avons pour un jour et demi de navigation. Tu ferais aussi bien de dormir. Coince-moi sous le couvercle. Comme ça, je pourrai garder un optique sur les événements et te donner de l’air. »