Moïse, Moon et le bricoleur étaient assis dans la cabine de leur appareil et écoutaient un programme de variétés de la fourmilière, cependant que, plus loin, le Sage extravaguait.
« A-t-on doublé les patrouilles ce soir ? questionna Moïse.
— Hugh s’en est chargé. C’est un organisateur-né. Ses détachements de surveillance sont composés d’hommes des deux camps ; des muscles et des cerveaux, comme il dit. »
Un cantique leur parvint, apporté par le vent.
Moon et le Bricoleur eurent un sourire railleur. Moïse manipulait le transmetteur, essayant diverses chaînes, et obtenant surtout des grésillements.
« Essaie 83,6 », suggéra Curedent.
Moïse obéit, et le visage tendu de Josephson apparut sur l’écran.
« Salut ! dit Moïse. Que faites-vous là ? »
Josephson prit un air penaud. « Je monte une Chasse contre vous, tous autant que vous êtes. »
Moon et le Bricoleur se pressèrent derrière Moïse,
« Une Chasse ?
— C’est ça. Une Grande Chasse, fit Josephson, laissant transparaître une certaine fierté.
— C’est qu’il a l’intention de nous tuer tous », dit le Bricoleur.
Josephson leva les yeux vers lui.
« C’est juste. Que voulez-vous, le devoir avant tout. Et mon devoir, c’est de vous exterminer. »
Le Bricoleur rit et repassa sur un programme de musique légère. « Evitons de trop bien connaître nos ennemis. Nous pourrions avoir des scrupules à les tuer le moment venu.
— Essaie 21,9 », dit Curedent.
Le Bricoleur arqua un sourcil et tourna le sélecteur. Le visage de Val se montra. Il portait des lunettes noires.
« Qui est là ? » demanda Val. Derrière lui se tenait un homme obèse : le gros Walter.
« C’est le Bricoleur ! »
Val eut un sourire des plus cyniques. « Mauvaises nouvelles pour vous, les Disciples d’Olga. Vous avez choisi le mauvais moment pour vous rendre au fleuve.
— Comment ça ?
— Il n’y a pas de conjonction planétaire. Jupiter est seul en Sagittaire, expliqua Val en cherchant à tâtons sa collection de perles. Nos astrologues ont étudié la manière dont vos perles étaient enfilées. Arrêtez-moi si je me trompe, mais celle-ci en forme d’anneau représente Saturne. Exact ? »
Le Bricoleur acquiesça ; le côté occulte de l’affaire lui importait peu. Lui était là pour défendre sa vie. Obtenir la faveur des dieux incombait au Sage.
Val poursuivit : « Il y quatre perles réunies de ce côté de la ficelle. Nous pensons que la grosse figure Jupiter. Jupiter et Saturne se trouvent en ce moment à environ cinquante-cinq degrés l’un de l’autre dans le zodiaque. Jusque-là, ça va. Mais les autres lueurs qui se déplacent aux environs du Sagittaire ne sont que des débris spatiaux. Nous avons trouvé Vénus et Mercure. Ils sont en Gémeaux avec le soleil. Mercure va effectivement accomplir sa transition après-demain, si cela vous intéresse. Mars se balade quelque part à une centaine de degrés du Sagittaire. Uranus est en Poissons. Donc vos perles ne correspondent à rien. »
Moïse prit en note cette information et envoya un messager porter le billet au Sage. Cela pouvait être utile.
Le Bricoleur interpella Walter par-dessus l’épaule de Val.
« Est-ce vrai, Walter ? »
Walter hocha la tête. « L’appareil où vous vous trouvez possède de bons optiques. Faites-lui vérifier la position des astres cette nuit. C’est notre Chien Volant IV qui l’a relevée pour nous. »
Le Sage se contenta de sourire devant le schéma tracé par Val. Il enfila des perles sur une ficelle et les renvoya à Moïse. Il retourna ensuite à ses incantations. Il était peu versé dans l’astronomie ; c’était Balle qui le renseignait.
« Il a simplement ajouté deux perles blanches pour représenter Mars et Uranus, dit Moïse. C’est la même conjonction de quatre planètes. »
Le vaisseau qu’ils avaient capturé leva ses optiques vers les cieux. Penchés vers l’écran, ils virent se confirmer les paroles de Val.
« Jupiter, Saturne et Mars sont bien là où il l’a dit, remarqua Moïse. Trop tard pour apercevoir Uranus. Mercure et Vénus ne seront visibles qu’à l’aube. Les perles ne concordent pas, à ce qu’on dirait. »
Le Bricoleur haussa les épaules. « Et après ? À quoi t’attendais-tu ? À un miracle ? »
Moïse n’en savait rien.
L’aurore boréale enflammait le ciel de lueurs pastel-bleu, banane et avocat. Le Sage chantait ses cantiques d’une voix stridente. Les fidèles, en sueur, dansaient et reprenaient les paroles d’Amour et de Liberté.
« Voilà que ces cinglés ont lâché leurs armes ! se lamenta amèrement le vieux Moon.
— C’est pour cela qu’ils sont venus ici, pour prier, pour célébrer le culte d’Olga… » Le doux Moïse essayait de les justifier. Curedent s’abstint de tout commentaire.
« Mais leur frénésie stupide a contaminé ceux de Dundas. Tout le monde dépose les armes. Ils vont danser jusqu’à épuisement. Et qui repoussera les chasseurs, demain ? dit Moon. Qui les défendra ? »
La réponse leur arriva, charriée par le vent : « L’amour nous sauvera. Olga est amour. L’amour nous sauvera. »
Soudain, Curedent glapit : « Emmenez-moi Dehors ! »
Interloqué, Moïse s’exécuta.
« Tiens-moi en l’air.
— Pour quoi faire ?
— Je ne sais pas ; pointe-moi vers le ciel et ferme les yeux… Oooh ! »
Curedent fut agité d’une violente secousse. Moïse ressentit des démangeaisons dans la main. Un pinceau de lumière d’un blanc pur monta du javelot vers le ciel obscur. Il était près de minuit et le Sagittaire était juste au-dessus d’eux. Le vieux Moon, dans le vaisseau, était stupéfait. Un semblable pinceau lumineux s’élevait de Balle. Un petit météore traversa le ciel, dessinant une longue égratignure blanche sur l’ébène du firmament. Il fut suivi d’un autre, puis d’un autre encore. Puis ce furent des centaines de minuscules lueurs blanches et jaunes, minces comme des traits de plume, et qui disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues.
À quinze kilomètres de là, dans leur campement, Val et Walter observaient également les cieux. « De petits météores, commenta Walter.
— Et je parie qu’un de ces troglodytes superstitieux, en face, va attribuer ces feux d’artifice à Olga, se gaussa Val.
— Probablement. Ecoute ça, ça vient du chapeau de puits. Ils chantent ces vieux cantiques que nous avions captés sur le récepteur à faisceau dense.
— « C’est la dernière fois qu’ils chantent, dit Val. Demain arrivent cent vaisseaux de plus. Nous serons assez nombreux pour les défaire. »
Les bipennes, les épées et les javelots jonchaient la poussière, à travers tout le campement. L’aube trouva les troupes désarmées et épuisées par la danse rituelle. Cependant, les sentinelles étaient toujours à leur poste ; et, lorsque apparut le premier appareil ennemi, les autres se dégrisèrent aussitôt et reprirent les armes. Des archers néchiffes, vêtus de blanc, montaient à l’assaut des spirales. Les vaisseaux de Chasse sillonnaient le ciel, faisant pleuvoir les flèches.
Josephson parla au C.U., pour réclamer de l’aide.
« Vous devrez résoudre le problème au niveau local, lui fut-il répondu. Des soulèvements semblables se sont produits partout sur la planète. Cela implique un million de Broncos, à quelque chose près. Mais nous sommes plus de trois trillions, et il ne devrait y avoir aucun problème. Utilisez les commandes manuelles, mais réglez le problème localement. »