Le Bricoleur dévala la spirale pour prendre la tête de sa troupe.
« Dépêchons-nous. Si nous éliminons le cyber-centre de la fourmilière avant l’aube, nous pourrons revenir à la surface prêter main-forte aux nôtres. »
Les circuits de Surveillance suivirent la progression de l’armée au long des galeries. Val et sa section de Chasse prirent le métro pour intercepter les Broncos. Ils étudièrent le trajet suivi par le Bricoleur et ses hommes. Ceux-ci empruntaient les couloirs utilisés par les voyageurs et se taillaient un chemin dans la foule des citoyens. Val vérifia remplacement de ses troupes de Chasse souterraines. Il appela le contrôle de la circulation.
« Dirigez la section de Chasse 32-5 K vers la base du puits 47-B 3 et dites-leur d’encocher leurs flèches. J’actionnerai d’ici le signal d’arrêt », ordonna-t-il.
Balle s’était mise à l’écoute. « Armes au poing. Attention à droite, » dit une voix dans la tête du Bricoleur. Il transmit les ordres vivement. Une minute plus tard, la paroi s’ouvrit brusquement du côté droit de la galerie et des chasseurs, au nombre de deux cents, tendirent leurs arcs. Ils ne s’attendaient pas à la ruée immédiate des Broncos, l’arme haute. Les flèches lancées par des mains tremblantes allèrent se planter dans le gras des épaules, ou frôlèrent les têtes. Vingt secondes après, les troupes du Bricoleur reprirent leur chemin.
Val tempêtait et poussait les manettes. Il inonda plusieurs puits et galeries, mais les Broncos restèrent au sec.
« Bon sang ! Ne pouvez-vous donc pas me donner des organigrammes plus justes ? » brailla-t-il devant son pupitre.
Un des surveillants de la circulation se tenait derrière lui, apeuré.
« Les organigrammes sont corrects, monsieur, expliqua-t-il. Mais il faut être familiarisé avec les signes et les symboles. Cela demande une certaine spécialisation.
— Eh bien, faites venir quelqu’un qui sache manœuvrer ces commandes. Je veux qu’on arrête cette bande de tueurs. »
Les Broncos avançaient, se frayant un chemin à coups de hache, à coups d’épée dans la masse des citoyens nonchalants. Certains mouraient avant même d’avoir été touchés. D’autres se rangeaient contre les murs, indifférents, étrangers, retranchés dans leur petit monde intérieur.
« Dieu ! Quelle bande de crétins apathiques ! » s’écria le Bricoleur en essuyant son arme.
Une porte gigantesque fermait la galerie. Les haches tournoyèrent. Mais la porte était épaisse d’un mètre.
« Faites le tour, dit Balle par la bouche du Bricoleur. Percez la paroi de droite. »
Le mur fut décortiqué par les épées, les fils enchevêtrés et les conduites palpitantes mis à nu. La poussière formait un épais matelas et se collait à leurs pieds nus dans l’entre-murs qu’ils traversèrent. Les rats sortaient de l’obscurité, clignant des yeux. L’odeur fétide leur mit les larmes aux yeux. Quand ils furent de nouveau dans la galerie, ils trouvèrent devant eux cinq cents hommes de la Sûreté :
« Bah ! ils n’ont que des bâtons ! » s’exclama le premier Bronco à sortir par la brèche. D’un revers d’épée, il dégagea la place pour ceux qui le suivaient. Mais les filets de jet l’entravèrent, et de Hautes Doses de Récompense Moléculaire mirent fin à sa résistance.
Le garde de la Sûreté posté à l’extrémité de la galerie fit son rapport à Val, par le transmetteur. Val reprit confiance ; il contrôlait maintenant les sphincters des issues.
« Je crois que nous pourrons les retenir ici. Ils sont dans l’entre-murs. Quand ils essaieront de revenir en arrière, nous serons là pour les accueillir. »
Le Bricoleur jeta un regard au-dehors.
« Pouvons-nous les contourner ?
— Négatif, mon commandant, fit l’éclaireur. Le sphincter suivant est dans un mur de soutènement. »
Ils rampèrent entre les murs qui les cernaient ; c’étaient des murs de soutènement constitués de plusieurs mètres d’acier et de pierre. Les gardes de la Sûreté bloquaient les issues. Leurs injecteurs avaient une portée d’environ trente centimètres seulement, mais cela suffisait à rendre le combat au corps-à-corps impossible dans un espace aussi restreint.
Le Bricoleur sectionna avec précaution plusieurs câbles. Un réseau de fils de différentes couleurs-codes en sortit ; ils étaient trop nombreux pour qu’on puisse essayer d’identifier ceux qui contrôlaient l’ouverture des sphincters. Il fallait pénétrer à l’intérieur même du poste de commande. Il grimpa jusqu’au plafond, par les traverses, et contempla les gardes par les soupiraux noirs de poussière. Le plafond s’affaissait sous le poids de ses soldats. Il considéra un moment la courbure des poutres.
« Où perçons-nous la brèche, maintenant ? interrogea un soldat impatient.
— Dans le plafond », répondit le Bricoleur, en faisant voltiger sa hache. Il trancha un câble. Le faux plafond se fendit et oscilla.
Inquiets, les gardes de la Sûreté tournaient en rond, sous une pluie de gravats, tandis que de menaçantes fissures se dessinaient au plafond. Une traverse de fer aux arêtes vives s’abattit sur un garde. Une conduite crevée vomit des eaux d’égout. Les Broncos se déchaînèrent ; poussant des cris de guerre, ils lançaient sur leurs ennemis tout ce qui leur tombait sous la main. Des morceaux de fer, des traverses, des boulons et des javelines plurent sur les gardes. Le sang rosâtre se mêla à l’eau nauséabonde. Une puanteur suffocante se dégageait de la mêlée, un composé d’indol et de scatol.
Le Bricoleur ouvrit le sphincter par commande manuelle. Il trouva le transmetteur abandonné, éclaboussé de dégouttures indéfinissables. La voix de Val répétait inlassablement :
« J’appelle la Sûreté. M’entendez-vous ? Allô ! Allô ! »
Le Bricoleur se planta devant le lecteur optique, brandissant sa bipenne d’un air farouche.
« J’arrive, Val ! J’ai affûté ma hache tout exprès pour toi ! »
Avec l’adresse née d’une longue pratique, le Bricoleur raya la lentille de l’optique. Un second coup creva la rétine et brouilla l’image. Val observait avec angoisse, la gorge serrée.
« Allez chercher Dag Foringer », dit-il.
Les hommes du Bricoleur arrachèrent l’optique de Surveillance du poste voisin. Une brigade de la Sûreté se heurta à l’avant-garde et fut réduite en pièces. Plusieurs Broncos nus s’accroupirent auprès d’un garde éventré et dévorèrent son foie. D’autres se partagèrent des cadavres de Citoyens. Le Bricoleur contempla le foie grisâtre et aqueux qui passait de main en main.
« Ça peut vous remplir l’estomac, mais ça ne calmera pas votre faim : c’est trop pauvre en protéines. Prenez plutôt les foies plus bruns, ceux des meilleurs chasseurs, conseilla-t-il.
— Ça vous remplit, mais on a encore faim une minute après », répéta un jeune Bronco. Il délaissa le morceau de viande jaune qu’il avait entamé et fracassa un distributeur de calories, où se trouvaient même quelques savorisées. Une foule dense peupla bientôt la spirale.
Pendant que ses guerriers dispersaient les citoyens néchiffes et gardaient la spirale, le Bricoleur, aidé de Balle, traça l’itinéraire dans la fange couvrant le sol.
« Nous sommes ici. Le centre nerveux de la fourmilière est là, à encore cent cinquante kilomètres. Balle pense que nous pouvons accomplir ce trajet rapidement par deux moyens. Par le métro, où nous nous trouvons à présent ; et par la ligne de transport de marchandises, au-dessus des canalisations d’égout. Ces canalisations aboutissent aux digesteurs situés sous le marais aux Pouliches, près du centre nerveux. Si nous nous emparons de ce centre, nous contrôlerons toutes les maches de la fourmilière. »
Les Broncos approuvèrent avec enthousiasme.