Kaïa sentait ses forces revenir ; le tonus de son système sympathique se renforçait. Son acuité visuelle augmenta ; les muscles ciliaires mirent au point la cornée et le cristallin.
Gitar poursuivit son chant, dont les paroles s’adressaient directement à Kaïa. Pourquoi devrait-il mourir cette année ? Pourquoi n’essaierait-il pas de vivre encore une saison ?
Kaïa se redressa ; ses yeux luisaient d’enthousiasme.
« Mais il n’y a plus de pouliches, dit-il.
— Suis-moi, ô cinq-orteils ! et je te conduirai là où tu trouveras de la viande et des partenaires, dans les cités-puits.
— Des Néchiffes ?
— Des Néchiffes. Tu es le seul Bronco que j’ai trouvé. Mais le gène cinq-orteils est peut-être encore présent dans la race de la fourmilière, un sur mille, ou un sur un million. Ils ont tous l’aspect de quatre-orteils, de nains sexuellement atrophiés, mais le gène existe chez l’un d’eux. Viens avec moi. Nous allons le chercher. »
Kaïa se releva lentement, péniblement.
Bush entra dans la pièce et dit à Val et à Walter :
« Le travail m’appelle. »
Bitter lui donna l’étreinte rituelle et il partit. Son service au Garage était un moyen facile de gagner ses calories savorisées ; cela se réduisait à être le compagnon-surveillant de machines somnolant dans leurs douilles à énergie. Il s’assit devant un écran d’observation.
À la tombée du jour, deux maches revinrent, ruisselantes de sucs végétaux. La Porte s’ouvrit pour permettre aux énormes machines de regagner leur box. Le visage de Busch fut éclairé par la faible clarté orangée du soleil couchant.
Soudain, ses pupilles se dilatèrent. Les poils sur son cou se hérissèrent. Il y avait une fleur sur le pare-chocs d’une des maches : une jolie fleur dont la tige délicate avait été soigneusement passée dans un des trous de l’élévateur. L’œuvre d’une main humaine, l’idée d’un amoureux de la nature. L’idée d’un Bronco !
« Ferme-toi, Porte. Vite ! » hurla-t-il.
La Porte se ferma. Busch soupira. Tandis qu’il s’épongeait le front, le couvercle de la hotte à mauvaises herbes de la mache se souleva. Une tête couverte d’une broussaille blanche apparut. Busch pivota sur lui-même et se précipita vers la sortie donnant sur la spirale. Il ne fut pas assez rapide.
Val accourut, le souffle court, mouillé de sueur.
« Un Bronco ? En es-tu sûre ? » articula-t-il péniblement, en reprenant son souffle.
L’Agrimache opina, et répéta son rapport en ajoutant : « Vous avez vu les enregistrements optiques.
— Et, cependant, tu lui as permis de chasser, dans le Garage ? »
La machine ne répondit pas. Directive Première. Les maches ne prennent aucune part active dans les conflits entre les hominidés. Val continua à tempêter, en insultant l’intelligence de classe huit qui régissait la machine. Celle-ci finit par répondre d’un ton détaché :
« Je ne fais que mon travail, monsieur. Je m’efforce de rester objective devant les actes auxquels se livrent les créatures protoplasmiques. Si l’une d’elles en mange une autre, je fais un effort de compréhension. Cela m’est difficile, car j’ignore ce que peut représenter un manque de protéines. »
Val lança encore quelques invectives. Puis il se calma et alla contempler les restes de Bush. Il avait été tué par un Bronco. Cela ne faisait aucun doute.
Seule une de ces brutes était capable de tailler en pièces et d’éviscérer un citoyen de cette manière. Le foie et l’arrière-train droit manquaient. Il trouva des empreintes à cinq orteils qui menaient aux jardins. Il signala les faits au Surveillant et demanda la permission de remettre en activité le Contrôle des Chasses.
« Non, dit le Surveillant. Je regrette, mais on ne peut affecter des crédits à la Chasse tant que les récoltes ne sont pas menacées. Un Bronco solitaire ne justifie pas pareille dépense. Et on ne peut même pas vous retirer du Centre de Prévention des Suicides, alors que les sauteurs s’écrasent sur la base du puits à la cadence de trois par jour et par cité. Néanmoins, vu le rang que vous occupiez dans le Sagittaire, vous pouvez chasser… à pied, et en dehors de vos heures de travail. »
Val rejoignit en hâte le Contrôle des Chasses et exhuma son arc et une caisse de flèches. Il fouilla les rebuts à la recherche d’un transmetteur de poignet en état de marche. Il n’en restait aucun. Chien Volant était immobile, les orbites vides. Il tapota son pare-chocs couvert de poussière.
« J’aurais bien eu besoin de toi aujourd’hui », dit-il.
Quand il se présenta à l’habitacle de Walter, Bitter-Femme jeta un regard craintif à son équipement.
« Tu devrais demander un permis au Comité des Objets Tranchants, si tu as l’intention de te promener comme ça. »
Val acquiesça sèchement. Il alla voir Walter. Une salive mousseuse coulait de la commissure des lèvres du vieillard. Ses pieds étaient gonflés, translucides. Val s’assit. Il avait l’impression d’être au chevet d’un mourant. Il parla calmement, exposant ses intentions. Walter avait les yeux fixés au plafond, la respiration rauque. Bitter resta près de la porte, impuissante.
« Le Surveillant m’avertira dès qu’il sera informé d’une nouvelle floriréaction. Je prendrai le métro pour essayer de découvrir sur place ce qui pousse les gens à sortir. Je soupçonne que le Bronco d’aujourd’hui a quelque chose à voir là-dedans. L’endroit où s’est produit le meurtre de Busch est sur l’alignement des groupes de fleurs.
— Tu prends très à cœur ce qui est arrivé à Busch, hein ? commenta Bitter.
— Non, ce n’est pas ça. Ce sont les groupes de fleurs qui me préoccupent. Le C.I., la R.M., ça, je comprends. Un baquet de boue peut avoir raison du Comportement Inadapté, et la Récompense Moléculaire peut être supprimée si elle pose un problème grave. Mais je ne sais pas ce qui peut déclencher ces flori-réactions. Je redoute que cela devienne épidémique. Nous pourrions alors être témoins d’une migration comparable à celle des lemmings. Représentez-vous tous les citoyens se précipitant Au-Dehors, tous ensemble, saccageant les récoltes et mourant sous les radiations actiniques. »
Bitter hocha la tête.
Walter tourna les yeux vers Val. « C’est ainsi qu’Olga va débarrasser la planète des païens à quatre orteils. Olga veut repartir de zéro avec Ses Enfants. »
Val ne désirait pas contrarier le mourant ; mais il pensait qu’on ne pouvait décemment pas demander aux citoyens de se soumettre à une déesse qui avait l’intention de les effacer de la surface du globe. Arthur-Neutre vint les interrompre.
« Voulez-vous voir une candidate à la place de Busch dans notre famille ? »
Val et Walter se retournèrent pour découvrir une splendide jeune femme debout à l’entrée de la chambre. Elle était presque aussi grande qu’une pouliche, et tout aussi bien faite. Un nez et un menton délicats, des yeux brillants, de longs cils, une abondante chevelure noire. Elle sourit de ses lèvres peintes d’une couleur vive, s’avança gracieusement dans la chambre et ouvrit sa tunique. Des adjonctions de pseudo-chair lui avaient dessiné des courbes roses : des seins épanouis aux pointes dressées, une taille longue et des fesses charnues. De légères cicatrices marquaient son ventre et ses aisselles. Elle referma sa tunique d’un geste théâtral et regagna l’entrée. Val déglutit.